Liberté d’expression
Raphaël Anglade | 22 juin 2009 | | 9 commentaires
L’indispensable droit à l’anonymat du blogueur
Une décision très remarquée de la High Cour anglaise vient de refuser la notion de droit à l’anonymat du blogueur.
De fort belles analyses juridiques de cette décision ont été proposées chez de nombreux confrères, à commencer par les excellents Autheuil et Jules de Dinner’s Room.
Ici même, l’excellent Thomas "Rudolf" Le Cimbre a pris position dans un commentaire dont la radicalité de nous étonnera pas.
Je n’ai ni le goût ni les compétences pour me mêler de ce débat juridique. Mais je voudrais, à ma manière, vous proposer une apologie du pseudonyme de mon cru.
Il n’est pas besoin d’invoquer les Mânes d’Emile Ajar, de Vernon Sullivan ou de Borges ni d’en revenir aux excellentes théories littéraires d’Umberto Eco pour sentir combien l’identitée de l’auteur est toujours une fiction, mais aussi une fiction qui contamine la lecture, le sens des mots et donc la portée du propos. Vous qui lisez ce texte de Raphaël Anglade (pseudonyme absolu, et revendiqué comme tel) ne le lirez pas de la même manière si vous pensez que je suis directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie, porte-parole du PS, berger pyrrénéen ou milliardaire Ouzbek en retraite.
Il y a donc déjà un procédé littéraire que j’assume et revendique à souhaiter que mon propos soit ainsi issu d’une identité flottante, sans déterminantion sociale ni professionnelle. Cela focalise le débat, me semble-t-il, sur le propos et non pas sur le locuteur.
Les défenseurs vertueux de la transparence auront beau m’objecter un "les gens qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher", je persiste cependant à trouver le procédé intéressant. Et je pense par ailleurs que le fondement même de la démocratie est que les gens qui n’ont rien à se reprocher ont tout à fait le droit de se cacher.
Ce second point mérite aussi un petit commentaire. La question du secret n’est en soi pas très intéressante. La vraie question est de savoir à qui est opposé ce secret. Le monde de l’édition est à cet égard bien structuré, et depuis longtemps. Les besoins de la police, qui surpassent parfois ceux de la justice, ont abouti, de longue date, à une chaîne de responsabilités qui va de l’auteur (si on le trouve) à l’éditeur puis à l’imprimeur. Nul ne songe à contester mon droit à publier un ouvrage sous pseudonyme, mais si je dépasse certaines limites, et sur décision de justice, mon pseudonyme sera levé pour le juge antiterroriste qui l’exigera. Cela ne me dérange pas.
En l’espèce, il me semble qu’il en va de même. Mon précaire anonymat de blogueur ne résisterait pas longtemps à une volonté de savoir émanant de la police ou de certains de ses services, et à dire vrai, je n’en n’ai cure. Je ne cherche pas le secret, je cherche à ce que mon avatar principal, c’est-à-dire celui qui emprunte mon nom de l’état civil, et qui est tout aussi fictif que Raphaël Anglade, soit un peu tranquille.
Pourquoi ? Je n’aurais pas à justifier cette position si j’étais cohérent, mais je souhaite quand même proposer un petit commentaire sur ce point. Bourdieu suggérait, face à toute prescription d’apparence éthique (ou esthétique), de regarder les conditions sociales de possibilité de cette position. C’est ainsi qu’il a pu montrer avec quelle fréquence les prescriptions morales de la bourgeoisie étaient marquées par la "distance à la nécessité". A quel point en d’autres termes elles construisaient de la distinction en proposant des formes de vertu inaccessibles aux nécessiteux.
Il en va de même, mon cher Thomas, de votre éthique de la transparence. Si j’en juge par vos billets, vous êtes sans doute universitaires. Votre courage intellectuel, qui est indéniable, est protégé par le statut de la fonction publique, et qui plus est d’une institution qui s’est structurée dans la résistance aux pouvoirs politique et financier, sous le Second empire. Je vous en félicite, mais j’attire votre attention sur tout ce petit peuple qui ne dispose, lui, d’aucune protection face aux DRH, aux petits chefs, etc. Je travaille, en ce qui me concerne, dans un grand établissement financier extrêmement proche du pouvoir en place et, sincèrement, le prix que je paierais à bloguer à visage découvert serait tout simplement, en quelques semaines, le chômage. N’en doutez pas et songez à ce pauvre Jérôme Bourreau-Guggenheim, dont plus grand monde ne parle maintenant.
Mais il y a pire encore, et nous entrons désormais dans la politique. Je crois sincèrement que la plupart des gens finissent par penser comme ils agissent au lieu d’agir comme ils pensent. En d’autres termes, nous avons tous une propension naturelle à finir par rationaliser nos intérêts et à en faire vertu. Je ne multiplierai pas les exemples, ils sont innombrables, ce n’est pas Piccoli qui me dira le contraire.
Bloguer sous pseudonyme, chercher mes convictions dans le seul dialogue avec mes lecteurs, est pour moi une sécurité. Un moyen, meilleur qu’un autre, de rester au plus près de mon intime conviction, sans me laisser contaminer par mon intérêt ou des formes subtiles de pression. J’en ai besoin, et je m’en réjouis tous les jours.
J’ajoute , pour conclure, qu’il me semble que la gauche aurait bien besoin que plus de gens procèdent ainsi. Je crois profondément que la déshérence actuelle de la gauche vient de ce qu’en réalité, elle a été phagocytée par les détenteurs du pouvoir. A force de se fréquenter entre "gens de bonne compagnie", et de valoriser excessivement la politesse des débats et les manifestations de respect mutuel, tous nos leaders ont fini par ne faire plus qu’une seule classe, qui partage une seule pensée et maintiennent à l’unisson la domination, l’aliénation et l’exploitation. Mais si j’écrivais sur ce blog en pensant en permanence à ce qu’en penseront mes collègues, mon DRH et mes amis politiques, je finirai comme eux.
Le monde social, on l’a un peu oublié à gauche, est fait de conflits d’intérêts et de rapports de forces. La gauche devrait essayer d’infléchir ces rapports de force en faveur des moins favorisés. Elle ne saurait être consensuelle. Elle se crée des ennemis puissants, ou alors elle n’est pas de gauche.
Si votre statut, votre position, vous permet d’exprimer votre voix à visage découvert, tant mieux pour vous. Mais il en est d’autres qui paieraient fort cher et qui, pire, finiraient par mettre de l’eau dans leur vin, puis devenir franchement consensuels, c’est-à-dire conservateurs, c’est-à-dire alliés objectifs de la droite.
Nous aurions beaucoup à perdre à affaiblir le droit à l’anonymat public du blogueur. J’espère vraiment que nous n’en n’arrivrerons pas là, ou alors, nous avons de splendides voix qui vont rapidement se taire et cèderont la place aux courtisans de tous poils.
- Anglade







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