Chine
Christian Sautter | 16 juin 2008 | | 3 commentaires
"La Chine m’inquiète"
« La Chine m’inquiète » a été écrit par Jean-Luc Domenach (Perrin, 2008). Mettre ainsi en vis-à-vis 1,3 milliard d’habitants et un individu ne manque pas de panache. Mais cet individu n’est pas n’importe qui. C’est un sinologue lucide qui a écrit dans l’ouvrage collectif « Regards froids sur la Chine » (Seuil 1976), réflexion essentielle qui rétablissait la vérité quand l’extrême gauche européenne fondait d’amour pour la révolution culturelle. C’est un baroudeur de l’esprit qui séjournait en même temps que moi à Tokyo en 1972, lui travaillant sur la politique chinoise et moi sur l’économie japonaise. Et il vient de passer cinq ans à Pékin, immergé dans la société chinoise. Bref, ce n’est pas un « sinolâtre », mais pas non plus un « sinophobe » qui a écrit cette conversation allègre et érudite sur la Chine d’aujourd’hui.
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Sa thèse est a priori familière : quand la croissance chinoise se normalisera, la Chine s’agitera. La croissance économique de la Chine, de 9% l’an depuis trente ans, est en effet très inégale, entre les individus comme entre les territoires.
Elle profite à une élite « plouto-bureaucratique », conjonction de dirigeants politiques et de capitalistes frénétiques, qui n’hésite pas à se draper dans le vaste étendard du Parti communiste. Une classe moyenne est apparue, qui ne regroupe pas plus de 10 à 20% de la population (cela fait quand même un joli marché de 200 millions de consommateurs). Et il y a un prolétariat de 150 millions de travailleurs migrants, qui ont quitté la campagne pour gagner de quoi payer l’éducation de l’enfant.
La « Chine bleue », celle qui borde la mer, est plutôt prospère. En Chine rurale, les revenus sont beaucoup plus faibles et parfois à la limite de la survie.
L’essentiel est qu’à un rythme de 9% l’an, il y a un bénéfice pour tout le monde, important à Shanghai, non négligeable dans les villages. Le problème est que si la croissance se ralentit, mettons à 6% l’an, et si le système ne change pas, il y aura toujours un bonus pour les citadins, mais les ruraux subiront un malus. Les citadins protesteront néanmoins, nous dit Domenach, car ils ont passé un contrat implicite avec les responsables communistes : si vous nous assurez une progression rapide de notre niveau de vie, nous ne nous intéresserons pas à la politique. Quant aux paysans, ils se révolteront violemment contre les dirigeants locaux corrompus qui les exploitent sans vergogne. L’écroulement des écoles durant le récent tremblement de terre confirme qu’elles ont été construites au rabais, les budgets n’étant pas perdus pour tout le monde.
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Question : pourquoi la croissance freinerait-elle ? Domenach cite (au moins) cinq raisons. En premier lieu, les salaires des travailleurs non qualifiés commencent à augmenter, car l’armée de réserve rurale commence à s’épuiser. Je répondrai que ceci est arrivé sans dommage au Japon en 1960 et que la montée des petits salaires a développé une demande de consommation qui fut bien utile pour compléter le boom des exportations. Cela dit, la production chinoise devra monter en gamme et laisser les textiles et les chaussures au Vietnam.
Deuxième raison : la réforme agraire n’a pas été complète, puisque la propriété des terres est restée collective, ce qui ne pousse pas à la productivité rurale. Le Japon, au contraire, après la guerre, avait divisé les champs en propriétés d’un hectare où les paysans ont fait des miracles. Troisième raison : le système financier chinois est fragile, ce qui est indéniable. Ce qui reste d’usines publiques gaspille le capital avec frénésie et les banques publiques sont donc accablées de mauvaises dettes. Et les Chinois jouent à la Bourse comme au mah-jong. On peut répondre que le taux d’épargne des familles de la classe moyenne est fort élevé, comme dans le Japon d’autrefois, parce qu’il faut payer l’éducation, le mariage, les frais de santé et aussi capitaliser pour la retraite. Et la Chine a plus de mille milliards de dollars de réserves, un matelas confortable pour amortir les chocs extérieurs.
Quatrième raison : la vulnérabilité internationale. La croissance chinoise dépend des marchés occidentaux et achète énergie et matières premières par immenses quantités. La montée des prix est une gêne, quoique la Chine développe un excédent de son commerce extérieur qui lui permet de payer au prix fort le charbon et le pétrole.
Dernière raison : le gouvernement central veut éviter la surchauffe économique et aussi sociale. Depuis 2004, il s’évertue de ralentir le rythme de plus de 10% vers 7-8% pour atterrir en douceur et organiser une « société harmonieuse ».
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Mais curieusement, ces injonctions de Pékin sont sans effets, ce qui mérite explication et risque d’avoir des conséquences fâcheuses. C’est là que Domenach devient passionnant en évoquant « l’indiscipline qui règne en Chine ». Les individus jouent « chacun pour soi et - au mieux - pour sa famille et son village ». Les autorités provinciales, tout occupées à leurs affaires si lucratives, se moquent des instructions gouvernementales. Et le pouvoir central est lui-même le lieu de luttes de clans entre élus de Shanghai et de Pékin, civils et militaires, jeunes et anciens. La Chine qui a une peur panique du chaos, n’est ni centraliste ni démocratique.
Que risque-t-il de se passer si la croissance ralentit sèchement plus, à mon avis, pour des raisons internationales (crise mondiale ou forte réévaluation du yuan) que pour des raisons intérieures ?
Il y a cependant une raison intérieure sur laquelle Domenach donne des informations préoccupantes, sans y attacher une importance suffisante. Il s’agit d’un facteur-clé de la croissance, l’éducation. Elle est largement décentralisée et l’on a vu que les autorités locales n’y portaient pas une attention primordiale. L’illettrisme semble encore répandu. La moitié des diplômés d’universités ne trouveraient pas immédiatement un emploi, ce qui est surprenant dans une économie qui se veut dirigée. Et les meilleurs étudiants (à condition d’avoir des parents aisés) partiraient aux Etats-Unis et n’en reviendraient que dans la proportion de un sur quatre. Si le système éducatif chinois n’est pas performant, il entravera la croissance à long terme de ce continent émergent. C’est une différence fondamentale avec le Japon qui a, depuis Meiji, considéré l’éducation comme une priorité majeure pour l’essor économique et aussi la stabilité politique du pays.
Admettons que la croissance ralentisse sans s’effondrer. Que va-t-il se passer ? Selon Domenach, il y aura des jacqueries rurales et des soubresauts urbains si la « société de petite prospérité » est menacée. « La croissance est tout simplement indispensable à l’obéissance populaire, elle est la seule légitimité du régime, et il faut qu’elle soit rapide parce que personne n’a confiance dans l’avenir. » (page 116).
Le passage à la démocratie est improbable. C’est une poussée d’autoritarisme qui est la plus vraisemblable. Celui ou celle qui lit cette lettre se demandera comment aller au-delà du despotisme qui semble caractériser la Chine actuelle. Selon Domenach, c’est possible en renforçant le contrôle de la capitale sur les mafias locales. Il démontre, de façon subtile, que le Parti communiste devrait laisser la place à un État impartial qui gèrerait avec autorité cet immense pays indiscipliné. Une autre façon de calmer le jeu serait de détourner le mécontentement populaire vers la passion nationaliste, dont le Japon serait une cible de choix tant la rancune chinoise est tenace à l’égard d’un occupant qui n’a que furtivement regardé son histoire en face.
Et l’Europe dans tout cela ? Comment la voit-on depuis Pékin ? « À l’exception de la puissante Allemagne, les équipes européennes suscitent une curiosité réduite mais compatissante. Ce sont des marchés conquis et les gardiennes d’une culture digne d’être comparée à la chinoise, qui, par moments, se montrent capables de quelques éclairs romantiques et de quelques réussites technologiques. » (page 178) Et Domenach ajoute un trait d’acide sur la plaie : « En Europe, la Chine exporte désormais plus que les Etats-Unis et importe moins que la Suisse. » (page 186).
Bref, l’Europe c’est l’empire byzantin. Et l’on ne peut dire que la sédition irlandaise, ce vote négatif du peuple de Dublin contre le traité de Lisbonne, donne tort à des Chinois qui regardent avec envie vers les Etats-Unis, avec réticence le Japon, avec indifférence le reste du monde (sauf s’il est riche en matières premières comme l’Afrique) et nous contemplent nous, Européens, avec compassion !
- Christian Sautter







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