Économie , Finance
Christian Sautter Voir loin, agir proche | 19 septembre 2007 | | 0 commentaires
La bulle vue de Bulgarie
La Bulgarie est riche de découvertes. Les Bulgares, nos concitoyens européens, semblent tout heureux de leur liberté retrouvée depuis la chute du despote communiste. Sofia est une capitale de 1 300000 habitants qui n’a pas été défigurée par un fou à la Ceaucescu. Des trams vénérables brinqueballent le long d’avenues ombragées ; églises orthodoxes et catholiques, synagogue, mosquée y coexistent pacifiquement. Les immeubles du centre ville sont un peu pelés dès que l’on s’écarte des voies principales et les HLM de banlieue ont besoin d’un sérieux coup de bichon. Le long des avenues, une jeunesse détendue rêve devant les vitrines des grands magasins qui colonisent aussi nos villes. Elle est habillée de façon pimpante, malgré de petits revenus. On voit de nombreux petits enfants dans les parcs et l’on sent une vibration de confiance dans l’avenir. Ce peuple subtil, qui a vécu tant d’occupations, pratique un joyeux anachronisme. Pour ne pas avoir d’ennuis comme les pays baltes, les monuments au soldat soviétique sont conservés en bonne place, mais ils ont été reconvertis en hommage aux libérateurs russes qui ont délivré le pays de l’oppression ottomane en 1878. Et au milieu du grand parc de Sofia, un majestueux monument au communisme perd des plaques entières de métal et ressemble à la lamentable montagne des singes du zoo de Vincennes. Dans la banlieue de Sofia, on peut découvrir la fabuleuse église de Boyana, construite au XIe siècle dont une jeune femme, anglophone et enthousiaste, nous a fait découvrir les merveilleuses fresques du XIIIe siècle qui, recouvertes, ont miraculeusement échappé aux barbaries successives. Dans les montagnes se nichent de très beaux monastères, où s’est perpétué l’esprit national et où se sont souvent cachés les résistants comme Vassili Nevski qui dirigea la grande révolte de 1876 contre les Turcs, faisant 30000 morts et émouvant notre Victor Hugo. On peut voir aussi de jolis villages-musées pas encore gâtés par la foire touristique, des villes anciennes pleines de charme, des tumulus où ont été enterrés les ancêtres thraces avec chevaux et bijoux.
Là où le moral se gâte, c’est sur la côte de la mer Noire, où les notables communistes et les spéculateurs capitalistes ont additionné leurs efforts successifs pour aboutir à un bétonnage abusif. Partout des panneaux vous incitent à acheter un appartement qui ne voit le soleil que le jour du solstice d’été et qui n’aperçoit la mer qu’en se penchant dangereusement sur la rambarde d’un balcon de poche. Les prix sont très peu chers parce que le terrain a été acquis à petit prix et que les salaires restent très faibles. Alors que d’antiques usines à la campagne dressent leurs cheminées mélancoliques et que les anciennes fermes collectives alignent leurs étables désertes, la nouvelle économie bulgare repose sur deux industries : le bâtiment et le tourisme. Ajoutons les travaux publics, qui refont les routes avec des subventions européennes si bienvenues.
La bulle immobilière est éclatante et devrait bientôt éclater, si la Bulgarie suit l’évolution de l’Espagne qui a emprunté avant elle le même chemin du bâtiment à tout prix. Le Monde du 11 septembre nous apprend à quel point l’économie espagnole dépend du BTP : 18% de la production et un taux de croissance annuelle de 4%. Dans le langage des spécialistes, le marché s’est retourné, comme une voiture qui fait un tonneau et cabosse ses occupants. La construction de logements a fléchi de 20% entre 2006 et 2007, le chômage du secteur a crû de 9%, la hausse des prix a ralenti de 11% à 6% et le crédit hypothécaire, le fameux crédit hypothécaire qui fait l’actualité mondiale de l’été, a reculé de 12%. Arrêtons-nous un instant sur la méga-arnaque dont ont été victimes nos amis d’outre-Pyrénées. Les acheteurs ont souscrit à plus de 90% des prêts à taux variables (qui montent quand les taux d’intérêt s’élèvent), de durée très longue : en moyenne de 28 ans et allant jusqu’à 50 ans (endetter ses enfants, c’est charmant !). Selon Le Monde, les charges de remboursement atteignent 43% du revenu familial et vont s’accroître si les taux d’intérêt continuent de monter. Mais les opérateurs, ces apprentis sorciers, affectent d’être paisibles : les sinistres sont encore peu nombreux et « nous ne prêtons pas plus de 90% de la valeur du bien. » Et surtout, ils se sont débarrassés de leurs créances audacieuses en les revendant à des fonds de pension et autres banques respectables qui, par un joli tour de passe-passe où les agences de notation sont gravement fautives, ont transformé ces traites usuraires en placements honorables pour pères de famille. Ceux-ci ont négligé de se demander par quel miracle était garanti un rendement aberrant (l’IHT cite 1% par mois, soit 13% par an).
La spirale de la naïveté et de la cupidité a fonctionné tant que la hausse spéculative de l’immobilier et la faiblesse exceptionnelle des taux d’intérêt créaient une illusion de richesse chez les ménages surendettés. La bulle a éclaté aux Etats-Unis quand les taux d’intérêt sont remontés à un niveau plus normal. Un niveau « normal » est, pour l’économiste que j’ai été, l’addition du taux de croissance et du taux d’inflation (cela ferait 4% en France). Les taux ont longtemps été faibles outre-Atlantique et en Europe, pour doper la croissance. Aujourd’hui, ils sont à peu près normaux. En Chine (où gonfle une superbe bulle foncière) et au Japon, ils sont restés faibles, mais c’est une autre histoire. Dans l’Amérique profonde, de nombreuses familles, piégées par les taux variables, n’ont pu faire face à leurs échéances. Elles ont dû vendre leur chère maison et, plus nombreux étaient les vendeurs, plus les prix ont baissé. Privée du tonus du bâtiment et du crédit abondant, l’économie américaine va entrer en récession, avec une montée corrélative du chômage.
Cela, c’est le visage « réel » de la crise. Mais le Janus immobilier a un autre visage, encore plus sévère, un visage financier. Des banques américaines, allemandes, française (la BNP), qui proposaient des placements mirifiques, n’ont plus pu payer les revenus attendus par les épargnants qui s’étaient, il faut le dire, volontiers laissé berner. La crise a pris une nouvelle dimension : elle a sapé la confiance, qui est le principe même de l’activité bancaire. L’argent que l’on dépose ne dort pas dans un coffre, il tourne sous forme de crédit et ne peut être remboursé à tout moment. Quand la confiance européenne a été entamée, la Banque centrale a, vite fait bien fait, assuré que toutes les banques de la zone euro dans le besoin auraient l’argent nécessaire pour restituer immédiatement les dépôts réclamés. Sa collègue, la Banque d’Angleterre, est montée mercredi sur ses grands chevaux vertueux, pour condamner ce qu’elle a appelé un repêchage des spéculateurs. Le vendredi, elle devait injecter à la hâte des millions de livres sterling dans la huitième banque du Royaume, dont les clients faisaient la queue (à la Une du Herald Tribune) pour qu’on leur restitue leurs précieuses économies !
Et la France dans tout cela ? Il est possible d’en dire trois choses. Premièrement, nous ne savons rien des risques auxquels se sont exposées nos banques. L’exemple de la BNP, qui a appelé la BCE au secours, parce qu’elle ne pouvait (ou ne voulait) couvrir ses risques avec ses confortables bénéfices, n’est pas rassurant. Et le gouverneur de la Banque de France a réussi à faire toute une interview dans Le Monde sur le thème « Dormez, braves gens », sans fournir un seul chiffre. Deuxièmement, la décélération américaine et bientôt la récession pèseront forcément sur la croissance européenne, et particulièrement sur l’économie française qui n’a pas su se tourner à temps vers les toniques économies émergentes (Russie, Chine, Inde, Brésil). Le « Je veux 3% de croissance » lancé par le chef de l’État à la Une du Monde manque de la plus élémentaire lucidité. Et ce d’autant plus que de précieux milliards d’argent public ont été dilapidés sur les gros épargnants alors que notre problème est le manque d’investissement dans l’innovation et la production. Troisièmement, il est irresponsable d’encourager les jeunes ménages à s’endetter pour trente ans, dans un contexte où les taux d’intérêt ne seront plus bradés et où les prix de l’immobilier vont probablement baisser, quand la bulle spéculative aura éclaté, avec retard, dans notre pays.
Christian Sautter
- Christian Sautter







Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters