Travail , Solidarité
Christian Sautter | 16 novembre 2009 | | 0 commentaires
Le pays de cocagne
Comment lutter contre la pandémie du chômage qui sévit en France depuis près d’un demi-siècle ? Comment éviter que certains ne soient définitivement écartés du travail et de la vie sociale ? Doit-on tout attendre de l’État ou peut-on agir à l’échelle humaine ? Né près de Besançon, Jean-Guy Henckel s’est posé ces questions et a décidé de devenir un « entrepreneur social », un « résistant face à un envahisseur coriace, l’exclusion ». Il a créé en 1991 le premier « Jardin de Cocagne ». Le pays de Cocagne est dans l’imaginaire européen une sorte de paradis terrestre où il fait bon vivre. L’utopie ne fait pas peur à notre héros qui la voit comme « un sentier un peu plus escarpé que les autres ».
L’idée fondatrice, révolutionnaire et innovante, est de livrer chaque semaine à des abonnés de la ville proche un panier de légumes, dont la composition varie au gré des saisons, mais est la même pour tout le monde. C’est un exemple parfait de développement durable, dont il combine les trois dimensions.
Dimension sociale : les « jardiniers de Cocagne » sont des personnes en grande difficulté qui sont suivies par un encadrant maraîcher et par un accompagnateur socioprofessionnel. Au terme d’un contrat de un à deux ans, les deux tiers des « jardiniers » sont sortis d’affaire. Un tiers décroche un emploi durable, un dixième une formation qualifiante, un cinquième trouve une insertion sociale durable (comme travailleur handicapé par exemple).
L’autre volet de la dimension sociale est l’engagement que prennent des citoyens pour un an de venir chercher à jour fixe un panier, qu’ils ont payé à l’avance et dont ils ne choisissent pas le contenu. Plus généralement un « halo sociétal » entoure chaque jardin, qui réunit une microsociété où se mêlent des acheteurs militants, des bénévoles actifs et même des chefs d’entreprises du voisinage, intéressés par l’expérience et qui embauchent parfois ceux qui ont retrouvé l’estime de soi dans le travail horticole.
La dimension écologique est évidente puisqu’il s’agit d’agriculture bio. Quant à la dimension économique, elle mérite plus de commentaires parce que le fondateur insiste sur le fait que les jardins (il y en a une centaine aujourd’hui) ne peuvent durer que s’ils sont viables, s’ils assurent une production régulière, de qualité et à des prix raisonnables. Ce sont de vraies entreprises qui se battent sur un marché où la concurrence est vive aussi bien de la part du commerce traditionnel de fruits et légumes que de la grande distribution. Même si l’on peut compter sur l’engagement solidaire de familles militantes, l’écart de prix ne doit pas être trop fort et doit trouver sa justification dans une qualité supérieure.
Pour que l’entreprise tourne, elle doit réunir des salariés, des financements et un entrepreneur de talent. Les salariés encadrés sont moins « productifs » par définition puisqu’ils ont été exclus de l’embauche par les entreprises ordinaires. Ce défaut de productivité est compensé par l’utilisation de « contrats aidés » par l’État, une belle invention qui allège les charges sociales payées sur certains postes de travail. Les salariés encadrants n’ont pas de bonus mirifiques : l’échelle de salaires dans les jardins va de un à trois. Et il ne faut pas négliger les nombreux bénévoles qui contribuent à l’efficacité de l’ensemble.
Les financements sont évidemment cruciaux. Il en faut pour assurer l’accompagnement social. Ce sont les collectivités locales qui sont mises à contribution en fonction du raisonnement simple qu’il vaut mieux soutenir un jardin de Cocagne ou toute autre entreprise d’insertion que de payer à vie le RMI à des personnes condamnées à l’assistance perpétuelle.
Il faut aussi de l’argent pour financer le fonds de roulement et les investissements d’une entreprise en croissance. C’est là qu’intervient la finance solidaire, celle qui canalise l’épargne solidaire des salariés (souvent bonifiée par les entreprises) vers les investissements solidaires. C’est une des vocations de France Active.
Il faut enfin, et je dirai surtout, un entrepreneur social, « qui rassemble parce qu’il sait où il va », nous dit Jean-Guy Henckel. Même s’il y a aujourd’hui des « mastères » qui les forment, y compris dans les écoles de commerce, chacun des futurs entrepreneurs doit vivre une vocation et une expérience individuelles. S’il y a de longues files d’attente de clients potentiels, si les jardins ne grandissent qu’au rythme de huit ou dix par an, c’est parce que les entrepreneurs sociaux en herbe ne sont pas suffisamment nombreux.
Cela dit, il y a peut-être un jardin de Cocagne près de chez vous et vous saurez tout en lisant le « Guide des jardins de Cocagne – cultivons la solidarité » (Alternatives, 2009), au style joyeux et généreux.
Ces « jardins » sont exceptionnels, mais ne sont pas une exception dans l’univers caché de l’économie sociale et solidaire. Ce secteur foisonnant et confus emploie près de 10% de la main-d’œuvre française. Les gros bataillons sont dans la banque et l’assurance mutualistes, dans les coopératives agricoles, les services (ex : Les chèques-déjeuners). C’est le grand mérite de Claude Alphandéry d’avoir animé une vaste réflexion collective sur cette « autre économie » qui, au Royaume-Uni , a pignon sur rue : rien moins qu’un « Office of the third sector », rattaché au Premier ministre et doté d’un budget de 500M£ sur 2008-2011 ! Sur le site lelabo-ess.org, il en expose les principes unificateurs, convainc que c’est la bonne voie pour sortir de la crise morale, financière, écologique dans laquelle nous nous débattons et propose enfin avec panache « 50 propositions pour changer de cap », ouvertes à un grand débat.
Les six fondamentaux communs sont l’utilité sociale (et non le despotisme de la marchandise), le projet économique (et non la générosité caritative), la gestion éthique de l’entreprise (et non la recherche exclusive du profit), la gouvernance démocratique (et non le patronat de droit divin), l’enracinement dans le territoire (et non l’économie mondialisée) et enfin l’engagement citoyen comme épargnant consommateur, électeur local (et non le tout-Etat).
On voit bien que les « jardins de Cocagne » répondent à ces six critères, et ils sont en bonne compagnie puisque 200 000 entreprises et 2 millions de salariés vivent peu ou prou dans un système alternatif au capitalisme libéral.
J’insisterai sur deux points, le moral et le local, pour montrer combien les perspectives de l’économie sociale et solidaire peuvent être riantes si chacun y met du sien.
Commençons par la réponse à la crise morale. Nos concitoyens comprennent bien que la situation économique et sociale est difficile, particulièrement depuis que la crise mondiale a éclaté. Ce qu’ils n’admettent pas, c’est que les coupables de la crise financière continuent à se goberger de bonus extravagants, comme si, une fois les banques sauvées par l’argent du contribuable, on pouvait recommencer à jouer au casino comme avant. En France, le contraste indécent entre les avantages fiscaux accordés aux puissants et les nouveaux fardeaux pesant sur les misérables, choque profondément. À l’inverse, l’économie sociale et solidaire restaure les valeurs de l’intérêt général, de la primauté de l’humain, de l’égale dignité de tous les hommes, du respect de la nature. Elle ranime le « socialisme utopique », né à Besançon avec Fourier et Proudhon et brimé pendant un siècle par le soi-disant « socialisme scientifique », jusqu’à ce que celui-ci chute avec le mur de Berlin.
La proximité est un deuxième point cardinal. Le fossé va s’élargir entre économie localisée et économie globalisée. Concentrée sur l’industrie manufacturière et la finance, celle-ci échappera de plus en plus à toute règle. L’autre économie, localisée, est centrée sur les services de proximité, dont la demande ira croissant, notamment avec le vieillissement des consommateurs : seniors en quête de loisirs actifs, vieillards en voie de dépendance. L’économie sociale et solidaire excelle dans l’économie de proximité. Elle fournit à bon compte des services indispensables, elle améliore la qualité de la vie en préservant l’environnement, elle offre aux seniors toniques mille occasions de se rendre utile, elle se nourrit d’épargne solidaire qui conjugue rendement (un peu diminué) et solidarité (clairement renforcée).
Telle est la philosophie pratique des 50 propositions avancées par Claude Alphandéry en son laboratoire clandestin. Ce n’est pas le programme du Conseil national de la Résistance, mais il y passe le souffle mobilisateur des pionniers au grand coeur.
- Christian Sautter







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