Nicolas Sarkozy
Democrypte | 27 mai 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite sur les rumeurs qui courent à propos de Sarkominus (IV)
J’ai pour habitude de me tenir éloigné du tumulte du monde pour mieux contempler la Nature. Toutefois, je crois nécessaire d’apporter l’éclairage de la philosophie sur les évènements qui agitent la contrée de Droite, car ils ne sont pas sans effets sur les citoyens.
LE 22 MAI : LA TYRANNIE A VISAGE AIMANT
Post de Xénophon
Cher Démocrite,
Moi, Xénophon, au nom de mes camarades philosophes, Aristote, Zénon et Simonide, je m’adresse à toi sans chercher à dissimuler notre honte. Nous avons longuement débattu, et nous avons jugé que nous ne trouverions pas de meilleur juge que toi pour apprécier notre conduite. Autant t’avouer la chose sans détour : Sarkominus, et tous les soucis qui vont avec… c’est notre faute !
Voici les faits : il y a deux ans, j’organisais un séminaire sur la question de la tyrannie. Mes amis Aristote, Zénon et Simonide étaient présents, ainsi qu’un grand nombre de jeunes gens et de visiteurs de l’étranger que nous nous honorons d’accueillir. Parmi ces derniers, il y a un savant docteur venu de la contrée barbare que nous nommons le pays de droite, un certain Guainoyus. Douze séances de travail étaient programmées, mais, à force de contributions plus brillantes les unes que les autres, je fus, à la onzième séance, bien en peine de trouver un sujet que nous n’ayons déjà épuisé. Venu, pour ainsi dire, les mains dans les poches, j’ai suggéré un jeu : celui d’inventer une tyrannie parfaite, une tyrannie heureuse. C’était un simple jeu, une spéculation divertissante, car nul ne peut se représenter une tyrannie heureuse.
J’ai proposé, pour initier notre jeu, de raisonner à partir du syllogisme suivant : le prémisse majeur était qu’un système politique n’approche la perfection et ne procure le bonheur au citoyen qu’à la condition de cultiver ce qui lui manque le plus à ce système – par exemple, les hommes libres, qui fondent la démocratie, doivent cultiver le respect de la loi, c’est-à-dire ce qui limite la liberté ; ou bien encore, les aristocrates, qui fondent leurs droits sur leur seule naissance leurs droits, doivent cultiver la vertu, puisqu’il n’y a rien de plus trivial que le fait d’être sorti du ventre de sa mère.
Le prémisse mineur était qu’il devait sans doute manquer quelque chose au tyran. La conclusion était qu’un tyran, en développant ce qui lui manque le plus, parviendrait nécessairement à établir une tyrannie heureuse.
Mon auditoire hurla de rire et applaudit le divertissement proposé. Nous étions tellement excités que Platon entra dans notre salle pour nous rappeler qu’il se trouvait encore, dans les lycées, des gens pour travailler, et que nous devions faire moins de bruits.
Simonide hasarda une hypothèse, argumentée à partir d’une interview du tyran Hiéron, qu’il avait effectuée quelques années auparavant. D’après Hiéron ce qui manquait le plus au tyran, c’était l’amour. Hiéron, lui avait confié que « l’amour est de loin le sentiment qui consent le moins à loger dans le cœur du tyran » (I, 30), car il doit, pour se maintenir, être méfiant et brutal. Il ajoutait que le tyran ne connaît pas de bonheur dans le mariage, car il doit épouser une notable et que « les soins qui viennent des femmes les plus fières sont de loin les plus désagréables » (I, 28) ; quant au mignon sur lequel on jette son dévolu, il est dans la crainte tyran, et, observait Hiéron, « quand on a de l’affection pour lui, s’en faire détester et l’importuner si on le touche, n’est ce pas un malheur cruel et déplorable ? » (I, 36) ; l’amitié est pour le tyran hors de propos : que valent les complaisances des gens qui ont peur ? Et, s’il est avisé, le tyran n’ignore pas que « nul ne tend plus de pièges au tyran que ceux qui font le plus semblant de l’aimer » (I, 37). Simonide nous suggéra alors cette hypothèse : si un tyran développait sa faculté d’aimer et parvenait à se faire aimer en retour par son peuple, ne parviendrait-il pas à établir une tyrannie heureuse ?
C’est alors que Guainoyus, qui était resté muet depuis la première la séance, s’illumine et nous déclare : « Je vois très bien la chose ! Imaginons un tyran qui adresserai à son peuple ce genre de discours : « Pour devenir votre César, il me fallait me donner tout entier, aimer sans réserve, abolir toutes les barrières et toutes les distances, et par conséquent accepter de devenir plus vulnérable, prendre le risque de souffrir. » (1) Ou bien encore : « C’est l’amour qui crée le devoir. Si une partie de la jeunesse d’aujourd’hui a perdu le sens du devoir, c’est qu’elle n’aime pas assez. C’est parce qu’on ne lui a pas appris à aimer mais à détester. Mais c’est peut-être aussi parce qu’on ne lui a pas assez témoigné d’amour. C’est peut-être parce que ne se sentant pas assez aimée, elle se révèle elle-même en difficulté pour aimer » (2)
Après avoir échangé quelques regards étonnés, Aristote, a prononcé : « J’aime bien l’humour de ce Guainoyus… son côté pince-sans-rire est irrésistible… écoutons-le. » Zénon adressa ce compliment à Gainoyus : « Il y a dans ces fragments de discours quelque chose de très subtil : le tyran déclare son amour pour son peuple pour mieux insinuer un sentiment de terreur dans la jeunesse en accusant, celle-ci, de ne pas savoir aimer… Gainoyus vient d’imaginer la chose la plus cocasse et la plus effrayante : la tyrannie par l’amour ! »
Guainoyus, bredouillant, repris : « Merci… Je n’y avais pas moi-même pensé ! C’est sorti tout seul… mais, dites-moi, tyrannie par l’amour, cela pourrait se décliner et toucher toutes les catégories de citoyens, n’est-ce pas ? » Nous le regardions un peu étonné. « Oui, repris Gainoyus, le tyran pourrait dire aux étrangers : « Si certains n’aiment pas la patrie, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter. » (3) et proférer des : « On leur demande seulement d’aimer la Patrie » (4). Et il ne devrait pas s’arrêter aux étrangers ! Il pourrait dire : « comment faire aimer la République à tous ceux qu’elle laisse à l’écart : travailleurs pauvres, mères qui élèvent seules leurs enfants, ruraux qui voient partir tous les services publics, agriculteurs à la pension de retraite dérisoire, ouvriers de l’industrie en concurrence avec la main d’œuvre bon marché du Tiers-Monde, jeunes qui mettent des années à accéder à un emploi stable, personnes âgées abandonnées à leur solitude ? » (5).
Aristote s’exclama : « Ces formules, cher Guainoyus, sont d’autant plus subtiles, qu’elle ne se contente pas d’affirmer l’amour du tyran et que certaines catégories de citoyens manquent d’amour… elles disent aussi que les administrateurs de la Cité en sont probablement responsables. Or chacun sait qu’une tyrannie ne saurait se maintenir si les grands et les fonctionnaires du palais vivent sans craintes… Tout ceci est très amusant, mais fort peu convainquant car on imagine mal un peuple assez corrompu pour préférer l’amour de son tyran à sa propre liberté… Pour qu’une telle inversion de valeur soit possible, il faudrait un décervelage du peuple ou une éducation spécifique du citoyen, qui débuterait dès l’enfance »
Guainoyus resta un instant pensif : « Vous avez raison, il faut imaginer un programme éducatif. Il y a dans mon pays, le souvenir d’un garçon de dix-sept ans, mort pour la liberté. Il a laissé une dernière lettre avec des propos virils ; il dit à son père : « j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée » ; et à tous : "Vous tous qui restez, soyez dignes de nous, les 27 qui allons mourir ! » Il parle aussi comme un enfant, il lance des « ma petite maman chérie » et des « un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme »
Après un instant de silence, presque tremblant, Guainoyus repris la parole : « Imaginons qu’au lieu de s’incliner devant le courage sans pareil de cet homme-enfant, il explique que ce héros est beau, non pour son courage, mais parce qu’il aime sa maman. Il dirait : « Les plus petites paroles d’amour qu’un grand garçon de 17 ans adresse à sa mère et à son père prennent une grandeur tragique quand ce sont les dernières, non parce que la vie va cesser mais parce qu’après il ne sera plus possible d’aimer. J’ai suffisamment d’expérience de la vie, de ses épreuves comme de ses joies pour vous le dire avec certitude. Aimer, c’est la seule chose qui compte vraiment. Seront plus heureux ceux qui parmi vous le comprendront avant qu’il ne soit trop tard. » (6) L’aptitude à aimer sa maman serait érigée en valeur suprême et les pédagogues évoquerait les grands hommes en répondant à la question, il aimait ou n’aimait pas sa maman : Hannibal, aimait ou n’aimait pas sa maman, Cicéron aimait ou n’aimait pas sa maman, Attila le Huns, aimait ou n’aimait pas sa maman. »
Simonide pris la parole et hasarda un : « J’ai lu chez Tacite, que Jules César avait rêvé avoir couché avec sa mère, et que les interprètes jugèrent que c’était de bon augure, la mère symbolisant la terre, qu’il dominerait… » « Et moi, l’interrompit Zénon, j’ai lu chez le très sage Sophocle, cette tirade de Jocaste : « bien des mortels ont déjà dans leurs rêves, partagé le lit maternel. Les hommes les plus sains sont ceux qui attachent le moins d’importance à ce genre de songe »
Je sentais que l’atmosphère allait devenir houleuse, aussi ai-je proposé, en guise de conclusion, de nous entendre sur ce point : « Nous parlons de quelque chose de tout à fait fictif, qui n’arrivera jamais. D’ailleurs, un peuple aussi corrompu soit-il ne peut être éternellement payé avec des mots, fussent-ils des mots d’amour ! Seuls des présents du tyran à son peuple fourniraient la preuve d’un tel amour. Or les tyrans étant avares et amis des ploutocrates, ils répugnent nécessairement à donner quoique ce soit à leur peuple. »
Avant que je pusse annoncer la clôture de cette journée, Simonide hasarda cette hypothèse : « les sportifs consentent des efforts considérables pour des biens sans grandes valeurs, des palmes, des couronnes de lauriers… Le tyran pourrait récompenser son peuple avec des babioles… J’avoue ce n’est pas très convainquant… Tu as raison on voit mal comment le peuple pourrait se satisfaire de babioles… »
Guainoyus s’exclama : « Imaginez un tyran qui répète continuellement à son peuple qu’il est frustré des récompenses qu’il mérite. Il clamerait : « Le seul modèle social qui vaille, c’est le modèle qui récompense l’effort, une patrie ambitieuse, réconciliée avec elle-même, qui récompense le succès de chacun, et permet la réussite de tous » (7) ; ou encore : « Bien sûr, c’est un scandale d’être pauvre parce que l’on n’a pas de travail, mais il est inadmissible d’être pauvre quand on travaille, parce qu’alors, on doit avoir la récompense de son travail et l’on ne doit pas être pauvre. Ce n’est pas la société dans laquelle je veux vivre » (8)
« Vous voyez juste, s’exclame Simonide. Vous venez d’inventer la récompense qui ne coûte rien ! C’est splendide, il suffit de persuader le peuple, que ce qui lui est du est une récompense ! C’est splendide ! »
« Merci… Je n’y avais pas moi-même pensé ! C’est sorti tout seul…, dit Guainoyus, qui nous proposa ensuite d’imaginer un tyran qui dirait : « L’effort c’est la récompense du mérite. Donc davantage pour ceux qui veulent s’en sortir. Le sacrifice c’est travailler plus pour gagner moins. L’effort c’est travailler plus pour gagner plus » (9)
Nous hurlions de rire : « Génial ! Votre récompense ce sera l’effort ! Ce sera de travailler plus ! »
Guainoyus poursuivait : « Réhabiliter le travail enfin, c’est reconnaître qu’après 40 années de vie active on a le droit à une retraite digne. Celle-ci n’est que la récompense de tous les efforts accumulés après une vie de labeur. C’est donc admettre que l’on puisse transmettre en franchise d’impôt à ses enfants le fruit de toute une existence consacrée à sa vie professionnelle. On n’a pas à s’excuser d’avoir un patrimoine quand celui-ci a été construit à la sueur de son front ! » (10)
Nous pleurions de rire : « avoir une retraite, c’est une récompense ! Et puis, au passage, cadeau à nos amis les ploutocrates ! »
Guainoyus, de plus en plus excité, lança : « Il faut s’inquiéter de la colère qui grandit contre une République qui ne tient pas ses promesses d’égalité et de fraternité vis-à-vis de ceux qui ont cru à la récompense du mérite et de l’effort » (11)
Nous tapions des mains et des pieds ! « Bravo ! La terreur ! La terreur ! Ce sera la récompense ou la terreur ! »
Nous avions du mal à nous remettre des émotions que nous causait l’imagination débridée de Guainoyus. Mais Platon est entré en hurlant et en nous traitant de « honte de la philosophie. » Nous avons bien du nous calmer.
Cette journée peu ordinaire s’effaça de notre mémoire, jusqu’à ce que nous apprenions que Sarkominus avait recruté Guainoyus afin qu’il rédigea ses discours. La nouvelle de la promotion de notre joyeux camarade nous amusa beaucoup. Puis nous avons reçu un exemplaire dédicacé par Guainoyus, des discours de Sarkominus, qui nous remerciait et nous témoignait de son amour « filial ».
Au début, nous évitions d’en parler entre nous. Mais la honte a fini par nous submerger.
Cher Démocrite, toi seul peut nous juger équitablement. Dis-nous que cela ne s’imaginait pas un peuple assez corrompu pour préférer l’amour de son tyran à sa liberté ? Assez stupide pour juger que son du est une récompense ? Et puis, n’est-il pas vrai que l’on a le droit de s’amuser, même quand on est philosophe ?
Merci d’avance pour ta bienveillante attention et dans l’attente de ta réponse, je t’adresse mes respectueuses salutations, ainsi que celle d’Aristote, de Zénon et Simonide qui sont à côté de moi.
Xénophon
Réponse de Démocrite
Mes chers amis,
Ce n’est pas moi, qui ne sais me retenir de rire lorsque j’explique l’Infini, qui pourrai vous faire, comme ce vieux rabat-joie de Platon, le procès de vos activités ludiques !
Les causes qui rendent possible l’avènement d’un Sarkominus nous sont encore obscures. En l’absence d’une conscience claire, l’espace politique devient pour le citoyen, ce que la nature est pour l’animal : une perpétuelle sollicitation produite par des impressions indiscriminées et désordonnées, auxquelles ont doit réagir instinctivement, tantôt agressivement, tantôt en fuyant, tantôt en se résignant à les subir. Sarkominus en affirmant tout et son contraire, en dénaturant tous les symboles, en saturant l’espace de sa présence, s’y entend pour générer une perpétuelle confusion.
Tant que nous n’aurons pas une conscience claire du moment politique que nous vivons, nous serons menacés d’être le jouet de l’état de confusion qu’il s’emploie à répandre. En l’absence d’une conscience claire, nous pouvons toutefois nous épargner de réagir comme le font les animaux, qui sont esclaves des impressions de leur sens, cela, en faisant ce qu’aucun animal ne sait faire : à savoir, rire.
Car, le rire, c’est prendre de la distance, et, en la circonstance, la condition même de la pensée, qui exige par nature la distance.
Je vous remercie de votre témoignage. Il m’éclaire un point épineux qui m’empêchait d’écrire quoi que ce soit depuis plusieurs jours.
Je dispose en effet d’informations concordantes qui établissent clairement que les dieux ont partie liée à tout cela. Vous savez combien ils sont retords et cruels, parfois, aussi ne devons-nous pas nous en étonner outre mesure. Cependant, quand on me nomma la divinité qui semble le plus s’amuser de cette contrée d’habitude méprisée des dieux, je fus étonné, et même peiné. Votre témoignage m’aide à révéler ce que je n’aurais pas cru possible : c’est la déesse Vénus qui s’égaye à répandre l’infortune sur le pays de droite.
Cela laisse incrédule, mais j’ai les preuves !
Mes amis, il est tard ! J’exposerai donc tout cela en détail dans ma prochaine missive.
- Démocrypte








Envoyez vos articles
Inscrivez-vous à nos Newsletters