Nicolas Sarkozy , Quinquennat Sarkozy
Democrypte | 1er juin 2007 | | 1 commentaires
Missives de Démocrite sur les rumeurs qui courent à propos de Sarkominus (V)
J’ai pour habitude de me tenir éloigné du tumulte du monde pour mieux contempler la Nature. Toutefois, je crois nécessaire d’apporter l’éclairage de la philosophie sur les évènements qui agitent la contrée de Droite, car ils ne sont pas sans effets sur les citoyens.
LE 23 MAI : SARKOMINUS ET FILLONUS, OU LA PERSPECTIVE STRABIQUE
Une curieuse entente unissait Sarkominus et Fillonus, deux hommes pourtant divergents en toute chose.
Ils s’accordaient sans doute quelques principes généraux : Par exemple, ils étaient d’accord sur l’idée que l’époque exigeait un tyran populaire capable de réaliser la « rupture. »
Sarkominus, tyran et César en titre, voyait les choses ainsi : il voulait, pour gagner sa popularité, que le peuple l’aimât, et - tant il est vrai qu’il faut donner pour recevoir -, il ne manquait jamais de faire milles promesses irréalisables.
Fillonus, vice-tyran, était tout différent. Il se désintéressait de l’amour du peuple et se satisfaisait pleinement à l’idée, qu’un jour, le peuple l’admirerait pour sa perfection. N’était-il pas, de l’aveu de même Sarkominus, un être « plus que parfait » (1) ? Plus-que-parfait, c’est-à-dire, à l’instar de la forme verbale, un homme plus vénérable encore que les Anciens eux-mêmes. Un homme qui n’avait d’égal en sagesse, que les hommes des tout premiers temps, ceux du préhistorique Age d’Or.
Ils s’accordaient, aussi, sur l’idée générale qu’un tyran se devait de gérer la cité, comme si celle-ci eut été son bien propre.
Pour le vice-tyran Fillonus (2), cela signifiait qu’il lui fallait gérer la Cité en bon père de famille, exactement comme il gérait son propre domaine. Ce qui signifiait concrètement : gérer en proscrivant toutes dépenses inutiles. Pour témoigner de son amour de la frugalité, il donnait en exemple sa propre famille : son épouse l’avait d’abord charmé, disait-il, par la grâce à son prénom : Pénélope. Ce prénom lui évoquait irrésistiblement, l’adorable et l’ingénieuse épouse d’Ulysse qui, faisant et défaisant sans cesse sa tapisserie, avait su, dix ans durant, égayer ses journées avec un budget de pelotes de laine des plus raisonnables. Il vantait la vie simple des campagnards, et ses enfants se divertissaient sans entrave grâce à des promenades champêtres. Sa carrière politique se résumait à ce dessein d’initier ses concitoyens au bonheur de l’existence frugale. Ce n’était cependant pas, chez lui, un goût masochiste pour la privation. Epicurien dans l’âme, il s’autorisait des loisirs luxieux et possédait des chars rutilants et des attelages parmi les plus prestigieux (3). D’ailleurs, chaque fois qu’il sabrait les budgets sociaux (et c’était souvent et d’ailleurs pas seulement des budgets sociaux), il ne manquait jamais de réciter ces profondes paroles d’Epicure, extraite d’une lettre à Ménécée : « Nous sommes intimement convaincus qu’on trouve d’autant plus d’agréments à l’abondance qu’on n’ y est moins attaché. Du pain et de l’eau procurent le plaisir le plus vif, quand on les mange après une longue privation. L’habitude d’une vie simple et modeste est donc une bonne façon de soigner sa santé, et rend l’homme par surcroît courageux pour supporter les tâches qu’il doit nécessairement remplir dans la vie. Elle lui permet de mieux apprécier, à l’occasion, les repas luxueux et, face au sort, cette vie modeste l’immunise contre l’inquiétude ». Fillonus ne doutait pas que le peuple finirait par admirer sa sagesse et sa gestion toute tempérante de la Cité.
Sarkominus partageait avec Fillonus l’opinion que le tyran se devait de gérer la Cité comme s’il s’agissait de son propre bien. Mais il comprenait la chose différemment. Son désir d’être aimé, nous l’avons dit, le poussait à promettre des dons extraordinaires à ses concitoyens. Il soutenait qu’il était toujours bon de donner, car ce qui était donné aux citoyens, était en quelque manière donné à la Cité (puisqu’il y a identité entre le peuple et la Cité), et ce qui était donné à la Cité lui revenaient « d’une certaine manière », puisqu’il gérait la Cité comme si elle était son bien propre. Logicien conséquent, il admettait que la réciproque n’était pas moins vrai, et que tout ce qu’il se donnait à lui-même en prélevant dans les caisses de la Cité était nécessairement donné au Peuple et à la Cité. Il démontrait, en outre, que le meilleur critère d’évaluation de l’efficacité des dons qu’il faisait à ses concitoyens, c’était son propre enrichissement.
Pour évaluer la pertinence des dons qu’il effectuait, Sarkominus utilisait, en guise de baromètre, un cabinet d’avocats (4) dont il conservait la propriété. Pour les besoin de sa démonstration, Sarkominus commença par baisser substantiellement les impôts des ploutocrates (5) et comme ces derniers, enrichis, amenait de nouvelles affaires à son cabinet, il affirma le caractère scientifique de sa méthode d’évaluation des politiques publiques. Il fit, ensuite, racheter par la Cité, à bon prix, des actions que Lagarderus Magnus avait investi dans le projet « Icare-bus » (6), projet qui battait de l’aile depuis que l’on avait découvert quelques fatales erreurs de calculs de l’ingénieur Dédale. Puis, il vendit, à vil prix, à son ami Bouygus Maximus, les actions de la prospère société publique « Asongea » (7), spécialisée dans le thermo-nucléus (c’est-à-dire dans le chauffage des thermes et le débitage des nucléus de silex nécessaire à l’allumage des chaudières des thermes). Et comme ces deux ploutocrates, substantiellement enrichis, ramenaient de nouvelles affaires à son cabinet, il n’eut presque plus aucun doute sur à la validité de sa méthode.
Pris de scrupules, il voulu toutefois s’assurer qu’il n’y avait point d’artéfacts ou de biais dans son raisonnement. Il tenta, donc, une nouvelle vague de dons en supprimant les taxes qui limitaient la spéculation foncière (8). Le capharnaüm provoqué par l’affluence de clients fortunés envahissants son cabinet d’avocats acheva de le convaincre de la pertinence de sa méthode. Tous les amoureux des belles pierres, heureusement enrichis, refirent surface et se pavanèrent dans la Cité. On remarqua, notamment, la présence, au côté de l’insoupçonnable Datia (le jour de sa nomination comme chef de la judica publica), du vieux Chalandonus, bien connu comme protagonistes de scandales immobiliers (9), comme inventeur des « chalandonettes » (10) et comme promoteur de prisons privée (11). Un homme justement mis à l’honneur pour son amour de l’immobilier, et qui sut, sans préjugés, s’ouvrir à tous les types d’architecture.
Le 24 mai, à 22 :10 : Post de Néron
Dans votre missive du 22 mai, vous annonciez des révélations sur l’action de Vénus. Je vois que vous n’en soufflez mots aujourd’hui ! Vous êtes probablement l’un de ces propagateurs de rumeurs qui pullulent avec pour seul dessein de nuire à notre grand Sarkominus, qui est, pourtant, la bonté même. Moi-même, ayant été victime de nombreuses rumeurs (notamment relative à des opérations immobilières consécutive à un malheureux incendie), je ne puis que vous adresser mon plus profond mépris. Le plus insupportable, c’est que ce sont les plus ignorants qui critiquent le plus. Vous dites, « Vénus », mais de quelle Vénus parlez-vous ? Je vous le demande : est-ce de Vénus – Ourania, déesse de l’amour céleste, ou de Vénus – Pandémos, de l’amour profane, ou de Vénus – Hétaïra, protectrice des courtisanes, ou de Vénus – Euplea, protectrice des navigateurs, ou de Vénus – Pontia, déesse marine, ou de Vénus – Nikêphoros, déesse de la victoire, épouse de Mars, ou encore de Vénus – Cythérée, qui règne sur la délicieuse Cythère. Vous êtes bien en peine pour me répondre ! C’est comme si vous ignoriez qu’il existe une foule d’Apollon, dont Apollon-Néron, dont je suis la manifeste hypostase ! Monsieur le Philosophe, quand on ne connaît rien aux différentes sortes de Vénus, on se tait !
Le 24 mai, à 00:34 : Post de Méduse la Gorgone
Vous êtes un malade ! C’est celui qui dit qui y est ! Sarkominus est l’être le plus gentil de la terre et l’horrible portrait que vous faites de lui n’existe nulle part ailleurs que dans votre miroir !
Le 25 mai, à 03:47 : Post de Caligula
J’aimais mon cheval et je l’ai nommé sénateur. Si Sarkominus aime le Peuple et qu’il veut le nommer sénateur, je ne vois pas le problème. C‘est un crime d’aimer le Peuple ? C’est un crime d’aimer son cheval ? Je me demande si vous savez ce qu’est la TOLERANCE ? A cet égard vous apprendriez beaucoup de notre aimable César.
Le 25 mai, à 06:38 : Le Post de Sylla
Nous avons trop de traîtres à mettre hors d’état de nuire, chez nous, pour que nous puissions nous occuper de vous. Mais dès que nous en auront le loisir, nous brûlerons vos bibliothèques afin de protéger notre jeunesse. A bon entendeur, salut !
Le 25 mai, à 08:30 : Post de Démocrite
Message au web master (à ne pas publier sur le blog) : Pourquoi est-ce que je vous paye ? Je vous rappelle que ce blog est strictement réservé aux citoyens de notre cité et strictement fermé aux habitants du pays de Droite.
Le 25 mai, à 08:31 : Lagarderus Magnus
C’est de la censure ! C’est de la censure ! Oh ! Que ce n’est pas beau !
Le 25 mai, à 08:32 : Post de Démocrite
Message au web master (à ne pas publier sur le blog) : J’ai changé de web master.
LE 25 MAI : LE RETOUR DES DIEUX
Nul ne saurait, sans crainte, évoquer l’action des divinités. Il faut être prudent, car les dieux, si lointains, ne nous sont connus que par l’entremise des daimôn, êtres qui tiennent le milieu entre le monde terrestre et le monde divin. Ceux qui reçoivent les signes adressés par les daimôn, sont des prophètes et des prophétesses, qui, de par leur sensibilité extrêmes, se portent à des états de délire divin qui leur permet de communiquer avec l’au-delà. Les messages qu’ils nous livrent sont au demeurant étranges, et prennent la forme de rêves ou d’hallucinations, que des devins experts doivent ensuite interpréter.
Dans de telles conditions, rien d’étonnant à ce que les explications tirées de la mantique soient biscornues. Aussi, ai-je pris le parti de me désintéresser des oracles. Mais, contrairement à ce qui se dit, je ne méprise pas les dieux. Ma conviction est que cela fait sens, en soi, que les dieux nous adressent des messages confus. Et j’incline à penser que c’est même, là, le signe le plus tangible de leur infinie sagesse.
En effet, la race des hommes est prompte à s’endormir sur ses premières découvertes. Si cela n’avait tenu qu’aux hommes, ils se seraient amplement contentés de la découverte du feu. Sans les dieux, qui s’appliquent à semer perpétuellement la confusion, nulle contrainte n’obligerait l’homme à penser un avenir qui est toujours indécis. Et, conséquemment, sans les dieux, il ne pourrait inventer des projets qui l’obligent à déterminer lui-même son avenir. Les dieux, en répandant la confusion, obligent, donc, l’humanité à créer et à se grandir. Aussi, ai-je toujours pieusement loué l’action des dieux.
Malgré mon désintérêt pour les oracles, j’ai accepté tantôt de recevoir plusieurs devins jouissant d’une grande réputation. Ils avaient fait un long chemin, depuis Délos, Épidaure, Paphos, Oropos, Épire, et Delphe, pour me consulter. Il m’était difficile de ne point les accueillir. J’ai écouté leurs interprétations des signes qu’ils avaient rassemblés. Et comme certaines rumeurs qui me parvenaient du Pays de Droite semblaient corroborer les suppositions de ces excellents devins, je me suis obligé à examiner attentivement les faits qu’ils me présentaient.
Les devins (qui ne sont pas sûrs des dates auxquels ces évènements se seraient produits) m’ont assuré que les dieux ont décidé de s’occuper « tout spécialement » du Pays de Droite. En effet, Sarkominus, en adoptant une politique qui consiste à répandre la confusion, aurait suscité l’inquiétude de l’Olympe, ou plus exactement de certaines catégories de dieux mineurs du panthéon. Zeus, d’abord, ne voulu pas se préoccuper des inquiétudes de la plèbe divine. Mais bientôt Héphaïstos, patron du syndicat des Forges, lui fit part de ce qu’il ne tenait plus ses troupes. Les Muses lancèrent un mouvement d’occupation du toit de l’Olympe. Hermès radicalisait le mouvement : il ne distribuait plus le courrier ; il mobilisait les Titans et les Centaures, qui défilèrent en épinglant Zeus et sa cours, avec des slogans comme : « notre éternité vaut mieux que leurs profits » et d’autres encore qui dénonçaient des plans de délocalisation des emplois divins chez les humains. Zeus consulta sa cours et admis que l’Olympe n’était pas prête pour la mondialisation, qu’il y avait trop d’archaïsmes et qu’il faudrait réformer en douceur. Devant une Assemblée Générale aussi houleuse que suspicieuse, il s’employa à rassurer les dieux mineurs avec des « si les hommes sèment eux-mêmes la confusion, où va-t-on ? Je vous le demande ? », et il proféra des « si les gens du pays de Droite veulent de la confusion, et bien, ils vont être servis ! La confusion reste et restera le savoir-faire inimitable des dieux ! » Pour ramener bon ordre à tout cela, il promit de dépêcher l’une de ses Vénus, en l’occurrence Vénus.007 dans le Pays de Droite. Cette mesure semble avoir calmé les esprits. Je ne présente évidemment pas Vénus.007, de nombreux spectacles ayant célébré les exploits de cet agent de l’ombre, tireur de flèches qui vont droit au coeur, divinité aquatique qui nargue les requins, et, charmeuse irrésistible, qui met quantité de vénus-boy dans son lit.
Voilà en gros, ceux qu’avaient déduits nos meilleurs devins après avoir analysé les signes transmis par les prophètes et prophétesses qui sont en contact avec les daimôn qui nous rapportent ce qu’ils savent du monde divin.
Il se fait tard. Je vous narrerais demain des rumeurs qui me sont parvenues du pays de Droite et vous verrez qu’elles corroborent étrangement les analyses de nos excellents devins.
LE 26 MAI : SARKOMINUS ET LA TOGE DE CÉSAR
Fillonus s’inquiétait de l’état de santé de Sarkominus. La campagne avait été rude, sans doute, mais Sarkominus se comportait comme s’il craignait d’endosser la toge de César.
Fillonus fut d’abord intrigué par son entretien avec le peintre chargé de portraiturer le tyran. Le peintre, qu’il menaçait de servir aux lions pour l’horrible portrait (12) qu’il avait barbouillé, affirma pour sa défense : « C’est lui qui voulait que je le peigne tout petit, comme si les glorieux étendards de notre Cité, ainsi que la bibliothèque du Palais menaçaient de l’écraser : “Montrez-moi, dans toute mon humilité !” me suppliait-il, avec un regard d’une profonde tristesse. J’avais très peur de lui désobéir. J’ai bien insisté sur le fait qu’un glorieux César doit sourire radieusement, mais aussitôt il s’est mis à sangloter. “Non, peignez ma souffrance, c’est ma plus belle part !” a-t-il ordonné. » Fillonus convaincu que ce genre d’anecdotes ne pouvait s’inventer poursuivis méthodiquement son enquête.
Il rencontra les centurions qui avaient vu Sarkominus, la veille. Ils avouèrent leur trouble : ils lui avaient préparé une jolie maquette avec des figurines pour lui montrer comment les légions se disposaient pour attaquer et massacrer les petites troupes rebelles de Bayroyus. Ce devait être un moment plaisant, mais c’est à peine si Sarkominus s’intéressa à leur exposé. Il semblait ailleurs. Insistant pour qu’il approuve leur plan, Sarkominus lâcha un : « Faites des plans… de toute manière vous recevrez mes ordres quand je le jugerai bon... » Les centurions lui rappelèrent qu’une guerre, cela se préparait à l’avance, et, ils ajoutèrent que c’était là des questions techniques et qu’un grand César se devait de demeurer en retrait du champ de bataille, pour proposer, le moment venu, la paix des braves aux vaincus. La détresse se peignit alors sur le visage de Sarkominus, qui proféra : « Les devoirs d’un César ? De quoi me parlez-vous ? Je ne comprends pas ! Cessez de tenir des propos obscurs, ou je vous fais tous arrêter pour haute trahison ! »
Fillonus se remémora l’atmosphère de curieuse indifférence qui domina les entretiens menés avec les Tribuns Chérècus, Thibaultus, Maillyus et Voisinus. Sarkominus n’y eut point la morgue qu’on lui connaissait. Comme absent, il faisait concessions sur concessions, à la grande surprise de ses conseillers.
Ceux-ci rapportaient en outre que lorsqu’ils le pressaient d’apparaître devant le peuple, il répondait toujours : « si vous voulez, je peux faire un petit jogging, c’est bien le jogging. » Les conseillers rétorquaient : « le jogging, c’est bien en terme d’image, mais il faut aussi du fond » Alors, Sarkominus leur demandait désemparé : « vous voulez que je fasse un marathon ? », ce qui laissait ses interlocuteurs sans voix. « Et que pensez-vous d’un bal ?, demandait-il alors, un bal, c’est moins fatiguant qu’un marathon et la musique ça apaise les maux de tête. » Fillonus collectionnait des indices, et faisait égorger, un à un les témoins, tels ces serviteurs de Sarkominus qui assuraient avoir vu leur César pleurer une journée entière sur son lit, afin que de telles nouvelles ne se propagent hors du Palais.
« - Mon doux César, vous souffrez, n’est-ce pas ? » entreprit Fillonus, bien décidé à percer le mystère de l’affection qui rongeait Sarkominus. « - Mon plus-que-parfait serviteur, soupira Sarkominus, toi seul me comprend ! » « - Pour vous comprendre tout à fait, mon gentil César, il vous faut me confiez la cause de votre malheur » « - J’aime ! » hurla Sarkominus. « - Mais bien sûr, vous aimez, mon bon César, vous aimez votre peuple et, lui aussi, vous aime. Tout le monde vous aime, hormis quelques traîtres dont vous aurez tantôt la tête… » « - Mais non ! J’aime ! » mugis-t-il entre des sanglots.
Fillonus frémit : la Messaline aurait-elle repris son ascendance sur Sarkominus ? N’était-il pas convenu qu’elle devait rester cloîtrée dans ses appartements, pour n’en sortir qu’à l’occasion de festivité afin d’y faire un peu d’apparat ?
« - La Messaline ?... Elle tourmente toujours votre cœur ? » demanda, hésitant, Fillonus. Sarkominus faisait signe que « non » avec la tête, car il suffoquait sous l’effet de sanglots qui déformait sa bouche. « - Qui, alors ? » demanda Fillonus. « - Une espèce de chienne qui se refuse à moi ! Je suis César tout de même ! Toute autre se serait déjà donnée à moi ! », s’écria un Sarkominus enragé. Passé l’instant de colère, les traits de la terreur s’imprimèrent sur le visage de Sarkominus. « Comment ai-je pu prononcer ces mots impies ! Elle est un ange ! Je ne désire que son bien ! Je voudrais à l’instant me prosterner à ses pieds ! Mais je sais bien, misérable que je suis, qu’il y a trop d’orgueil en moi, pour que je puisse me contraindre dans cette posture aimante. Regarde, Fillonus ! Je suis très méchant ! » « - Mais non, mon bon César ! », s’écria Fillonus. « - Je ne dois rien lui demander ! Je mourrais à l’idée de l’importuner ne serait-ce qu’avec l’une de mes caresses. Un regard d’elle me suffit. Un sourire d’elle me comble. La promesse qu’elle viendra, nue-pieds, fouler la terre de ma tombe qui contiendra mes os décharnés, suffit à ma joie ! »
Fillonus était atterré. « Me direz-vous, mon doux César, le nom de celle qui vous saigne ainsi le coeur ? » demanda-t-il. « - Non, mon plus-que-parfait serviteur, elle doit rester insoupçonnable », gémit Sarkominus.
Fillonus sortit, d’abord abasourdis, mais bientôt revigoré. Au fond, toute cette histoire arrangeait bien ses affaires. Il se hâta d’ailleurs de retrouver Géanus et Longuéus dans une taverne et, sans regarder à la dépense, il leur offrit une bouillie d’avoine, puis, il leur conta par le menu son entretien avec Sarkominus. Ils estimèrent que plus Sarkominus serait torturé par l’amour, plus ils seraient libre d’agir à leur guise ; et, en conclusion, ils jugèrent opportun d’aller au temple de Vénus pour y faire un sacrifice. Fillonus acheta donc un poulet en promotion et l’égorgea sur l’autel de la déesse en la priant de prolonger sans fin la flamme de Sarkominus.
Ce qu’ignorait Fillonus, c’est qu’au même moment, dans son Palais, Sarkominus faisait égorger dix bœufs pour remercier Vénus des « révélations » qu’elle lui prodiguait. « Grâce à toi, divine Vénus, clamait-il, j’ai compris que le pire ennemi de l’être aimée, c’est l’amant lui-même. N’ai-je pas insulté, tout à l’heure, la femme qui m’est la plus précieuse ? N’ai-je pas eu le noir désir de la détruire ? Cette vérité m’est précieuse et m’ouvre les yeux : tout ces gens, autour de moi, qui m’aime, de quels noirs desseins sont-ils ou seront-ils animés ? Plus leur amour croît, plus leur désir de me détruire grandis ! Merci, divine Vénus, merci de répandre sur moi et l’ivresse de l’Amour et la vigilance de la Sagesse, prompte à démasquer les traîtres. Merci, divine Vénus ! Grâce à toi, je sais que je ne dois point endosser la toge de César. L’Amour me le commande, afin de témoigner de mon humilité envers l’être aimé. La Sagesse ensuite m’ordonne de demeurer un homme libre. Je ne serais donc point le Père de la Patrie ou celui qui préserve l’unité du peuple. Je suis et reste un homme libre ; libre, y compris, des devoirs qui s’imposent aux Césars ! »
Je vous conterais, dans ma prochaine missive, les préparatifs des légions de Sarkominus et de celles des sénateurs qui s’opposent encore à lui. En outre, je répondrais aux questions que m’adresserons les citoyens de Bêta.
- Démocrypte








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