Culture
Sébastien Musset, 23 mai 2009 | | 0 commentaires
Navets et grosses légumes de Cannes à L’Elysée
D’un côté Quentin Tarantino, 42 ans, gérant de vidéo-club devenu géant du 7eme art, symbolisant pour les cinéphiles ce que le Big Mac représente pour les gastronomes. Il parade sur la croisette pour la promotion de son remake des 12 salopards : Inglourious Basterds sur lequel, au regard de sa production passée (plaisante mais surestimée), pèse une forte présomption de nanarditude.
"Mais tu vois coco, Tarantino ça fait bien dans le flash info !" C’est vrai. C’est glamour et trash, ça danse le rock sur les marches du palais, pour la légende ça met 8 ans à écrire un film déjà culte avant même d’être sorti et puis, de Télérama au multiplex de Parly2, les français en raffolent. Imagine : Du divertissement bourrin avec la caution cinéma d’auteur, c’est comme d’aller voir le dernier Vandamme en faisant croire que tu vas te taper une intégrale Bergman !
La preuve que Tarantino, c’est du grand cinéma ? Miramax lui a acheté une palme d’or en 94, histoire de faire de son sous-produit décérébré mis sous contrat au rabais, la valeur étalon d’une audience sans références cinéphiles plus poussées que Le Grand Bleu et qui sera comblée par tant de maitrise et d’inventivité.
Le problème avec Tarantino, que l’on aime ou pas son cinéma, c’est la grande escroquerie décomplexée qui en est le fondement. En cela, c’est un cinéaste de son temps. Chez Tarantino tout est pompé sans vergogne, le plus souvent à des petits artisans réalisateurs de films de genre qui n’auront pas eu les honneurs de sélections, mêmes parallèles, à Cannes. De Leonard Kastle à George Lautner en passant par Roger Corman et Lucio Fulci, les films de Tarantino sont ainsi des collections de plagiats pudiquement appelés "hommages" qui, à force d’accumuler les "clins d’œil" en font de pénibles mash-up stroboscopiques entrecoupés de longues plages d’ennui pour se remettre du dégueuli.
Notre profanateur refait avec du budget et sous les lauriers, ce que d’autres ont déjà fait 30 ans plus tôt en mieux, sans thune et dans l’anonymat, ne récoltant que le mépris de la profession. Dès fois même, tarantino signe son forfait en piquant jusqu’aux bandes-sons originales. Pour sa dernière bouse, SA vision de la seconde guerre mondiale (je crains le pire) même le titre est un faux : Volé à une lettre près (peut-être pour éviter le procès) à une série italienne des années 70.
A la sortie de la projection de presse, les critiques sont plus que mitigées. La presse ose à peine avouer que c’est boursouflé, prétentieux, long et ennuyeux, que pendant une semaine, elle nous a survendu dityrembique du très mauvais.
De l’autre côté, un peu plus tôt dans la journée, Alain Resnais, 86 ans, présente en toute discrétion son 48e film, "Les herbes folles".
A la différence de Tarantino, dans la filmographie fournie, protéiforme, expérimentale et malicieuse de Resnais, il n’y a pas 2 films similaires, monotones ou copiés sur d’autres. En un certain sens avec Nuit et Brouillard, premier film sur les camps de la mort, Resnais à initié dans l’innovation, la pudeur et le respect, une thématique que Tarantino conclut aujourd’hui avec Brad Pitt et gaudriole.
Sur BFM, j’apprends au détour d’une phrase sans suite que, là aussi à la différence du Tarantino, la salle et les journalistes sont emballés par le Resnais.
"Mais tu comprend coco, Resnais c’est un vieux et en plus il est français !" Il est certain que, malgré ses bons films, sa distinction et ses Ray-ban, notre vieux cinéaste se dandine moins bien sur le tapis rouge.
Concentré de Cannes en deux exemples : Le dernier endroit au monde où au fond, l’on parle de cinéma. Et ne croyez pas que la télé déforme. Dans ce domaine, pour une fois, elle édulcore : La réalité de Cannes étant bien plus médiocre et caricaturale que sa glorification télévisée.
Mais, reconnaissons aux journalistes qu’il leur est compliqué de traiter de cinéma en 5 minutes en fin de journaux télé qui ne sont eux-mêmes que rediffusions en boucle de bandes-annonces et de sagas, de docu-dramas à rebondissements et autres récits d’anticipation, bref de divertissements à gros budgets concurrençant sans loyauté la cinématographie la plus aboutie.
Dernier exemple en date dans la rubrique info ciné : Je découvre en VOD sur internet (vive le téléchargement libre), une petite fable intimiste en huis clos.
C’est un mélange de classicisme et d’audace, sur fond de dialogues d’orfèvres servi par un casting de prestige.
Ne pas se laisser décourager par le titre un peu long : "Exceptionnel : la visite surprise de Nicolas Sarkozy aux lectrices de Femme Actuelle."
J’ai été littéralement emporté par l’œuvre.
D’abord, il y a ce décor qui fait l’unanimité des publics visés :
- Pour l’électorat de base : Un salon XVIIIe de tapisserie brodé où sont alignés quelques tableaux de scènes de chasse du XIXe précieusement éclairés.
- Pour les spectateurs d’M6 : Des lampes à variations tactiles disposées tous les mètres.
- Pour la gauche-bobo : Les lampes sont équipées d’ampoules basse consommation.
L’action n’est pas sans rappeler les grandes heures de la littérature française, Molière ou la princesse de Clèves :
Le sujet, c’est quasiment du Rohmer : Réunies autour d’une belle noble (reconvertie en artiste reconvertie en belle noble) qui est filmée de face, une poignée de courtisanes de la presse, qui sont filmées de dos, discutent au fil de futiles propos.
Soulignons d’abord le travail technique du chef opérateur qui, s’inspirant de Michael Ballhaus éclairant à la bougie les scènes de parties de cartes à la Cour dans le Barry Lindon de Kubrick, a subtilement adouci en post-production grâce d’un filtre glossy-blur d’After effects, la crudité d’une image qui est, de tradition, la marque de ce genre de cinéma-vérité.
Ne pas se fier non plus aux apparences ronflantes du film d’époque. Très tôt dans le récit, à 29 secondes pour être précis, au détour d’un "- Ah !" d’étonnement bidon, l’impensable intervient. En un crescendo du suspens, le son précède l’image, les dames s’arrêtent de pérorer à l’écho des talonnettes piquant le parquet.
Le monarque, avec dossier bleu à la main (est-ce le dossier européen ?), s’invite parmi ses dames. Il pénètre le cadre en mouvement, suivi à la volée par un caméraman expérimenté dans la capture de ce type de chorégraphie qui le centre sans perdre sa mise au point. Rendons au passage hommage au travail du monteur, alternant les plans saccadés (pour l’impression de réalisme) avec ce plan principal, fixe et panoramique qui garantissait au réalisateur de ne pas perdre une miette de l’incident dont avait du lui glisser qu’il avait de fortes chances d’intervenir au milieu de la collation des précieuses.
Le monarque est souriant. Il susurre un "bonjour" timide de collégien boutonneux mais tel le vieux prof d’université libidineux et confiant que son baratin bien rodé va lui permettre d’emballer, il se place sur le rebord du fauteuil bien au-dessus de la mêlée des pouffes toutes à glousser.
Le monarque domine le moment et en souligne son aspect éminemment éphémère, son côté "- Profitez-en parce que j’étais à côté, je suis ici mais je suis déjà un peu ailleurs."
D’ailleurs, histoire de souligner son mouvement perpétuel (marqueur de progrès dans l’inconscient de droite), il précise sans une goutte de sueur : "- Je reviens de faire du sport".
C’est spontané comme du Jean-Jacques Annaud. En moins de 10 secondes, pas moins de 3 messages forts sont passés : Le monarque est jeune, il travaille tout le temps ses dossiers et il domine la situation, le tout dans une cinématographie empruntant autant à Tarantino qu’à Resnais.
On ne peut être que saisi par tant de jeunesse et de dynamisme, anachroniques dans ce cadre figé depuis 2 siècles. (L’œil fin y aura bien sur vu une symbolique du progrès en marche bousculant dans son sillage La France sclérosée dans ses archaïsmes.)
Les meilleurs scénaristes vous le diront : Le comédien ne peut pleinement improviser que s’il a une solide base narrative. Ici, les actrices n’ont pas tous été totalement briefées. Le "- Franchement ça fait quelque chose de vous voir comme ça, tout les deux si beaux si amoureux." d’une des courtisanes sonne creux. Si d’aventure une suite est envisagée, il faudra revoir ce casting pour qu’il soit plus enjoué.
Pour le reste, bien que la complicité ne soit pas le centre du récit ni la motivation première du réalisateur, ses 2 rôles principaux le monarque et la mannequin y jouent leur partition à la perfection. On avait pas vu une telle véracité dans la représentation de la vie banale d’un couple à l’écran depuis le duo Lamy-Dujardin.
Mais, comme dans Usual Suspects ou Mulholland Drive, les informations importantes sont véhiculées par les détails : De la présence des labradors de compagnie aux échanges anodins de considérations immobilières qui, tout en créant une certaine distance avec les réalités à chier du spectateur lambda, répondent parfaitement à ses aspirations d’émancipation bourgeoise.
On ne soulignera jamais assez la brillante simplicité du texte. D’apparence inoffensif, il ratisse au plus large le spectre des codes bourgeois pour les conforter au plus juste à quelques encablures d’un scrutin.
Les dialogues jouent ici souvent sur 2 registres : Stimulant les espérances des pauvres tout en rassurant la classe électorale ciblée sur la pérennité de son standing dans une Europe en crise :
"- C’est important de couper par rapport au boulot, c’est important ça..." Lance discrètement le monarque au sujet de son appartement de fonction élyséen (avec son intendance, euphémisme pour domestiques) qu’il occupe le weekend-end pour être au plus proche de son travail. (Les amateurs de David Lynch comme ceux de Frédéric Lefebvre auront noté la puissance tranquille du message social qui vient d’être passé au sujet du travail le dimanche.)
Mais, assez d’immobilisme ! 1 minute 40 sur place, il est l’heure de partir.
"- Je vais recevoir le premier ministre d’Irak" Lance le monarque à son épouse, comme un môme allant à sa première boum.
"- « Génial..." Lui répond son épouse avec la joie contenue de celle à qui on aurait annoncé que finalement ce n’est pas le prochain Tarantino qu’elle irait voir à Cannes avec Clooney mais bien le dernier Resnais qu’elle subirait à Parly2 avec les gueux.
Les 2 minutes de film (oui c’est un nouveau format plus efficacce pour les JT) s’achèvent sur un plan du labrador avec pedigree. C’est l’ultime pirouette du réalisateur, signifiant par cette représentation canine de la noblesse de race que, m’algré tout, il y encore quelques poils de d’innocence dans ce monde de communication et de manigances.
Bref, "Exceptionnel : la visite surprise de Nicolas Sarkozy aux lectrices de Femme Actuelle" n’est pas un grand film mais une œuvre polémique qui, tel le dernier Tarantino, colle à son époque comme une merde de chien sur une paire de Crocs.
Le public tranchera. Pourvu qu’à l’inverse d’un énième James Bond colportant les mêmes codes sempiternels d’année en année, il n’en conclut pas que son héros est le meilleur parce qu’à la fin il sauve toujours le monde.
Le cinéma c’est 24 mensonges à la seconde disait Godard. Les monarques aussi.
Un article issu de : Navets et grosses légumes de Cannes à L'Elysée
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