Nicolas Sarkozy , Économie
Caroline Werkoff-Leloup | 16 décembre 2006 | | 2 commentaires
Nicolas Sarkozy à Bercy (2) : à droite toute, résultats mitigés
Au delà de la stratégie d’hypercommunication (voir article précédent), que retenir du passage de Sarkozy à Bercy, qu’il connu également comme ministre du Budget du gouvernement Balladur ?
Une politique très à droite
On se souvient qu’entre 1993 et 1995, Nicolas Sarkozy avait choisi d’augmenter la CSG (de 1,3 point), la TIPP, la TVA sur les abonnements EDF-GDF, la redevance… et parallèlement avait baissé l’impôt sur le revenu, élevé les réductions d’impôts pour garde d’enfants à domicile, baissé l’imposition des plus values … toutes mesures clairement à droite.
C’est cette même politique que Nicolas Sarkozy a suivi dès son arrivée à Bercy en avril 2004.
Des privatisations contestables
Nicolas Sarkozy a relancé sans tarder une politique de privatisations, en justifiant celles-ci par la nécessité de réduire la dette publique, et surtout par un discours idéologique sur le bienfait supposé des privatisations sur les entreprises concernées.
C’est ainsi qu’en huit mois, Nicolas Sarkozy a réussi le tour de force de vendre des actions France Télécom (5,1 milliard d’euros de recettes), d’ouvrir le capital de la Snecma et de la rapprocher de la Sagem (35 % du capital du motoriste aéronautique ont été mis en bourse pour 2,2 milliards d’euros de recettes) et d’annoncer l’ouverture du capital d’Areva. Il a également annoncé, juste avant son départ de Bercy, un programme de cessions d’actifs immobiliers (pour 950 millions d’euros). Il a enfin réussi à faire admettre par les syndicats la transformation du statut d’EDF (en s’engageant notamment à ce que l’Etat reste à au moins 70 % au capital d’EDF).
Nicolas Sarkozy a en outre préparé la mise en bourse de deux sociétés d’autoroutes, la SANEF (Société Autoroutière du Nord et de l’Est) et la SAPPR (Société des Autoroutes Paris Rhin Rhône). Il a ainsi, pour des raisons idéologiques ou conjoncturelles, privé le budget public de la "rente" autoroutière dans le futur. Gilles de Robien, souhaitant utiliser les ressources des autoroutes pour financer les nouvelles infrastructures prévues dans l’avenir, s’opposait à Nicolas Sarkozy sur ce sujet au sein du gouvernement Raffarin.
Une politique fiscale très à droite
Nicolas Sarkozy, fidèle à sa stratégie de communication, a choisi d’alléger les impôts symboliques (droits de succession, impôt pour emploi à domicile, ISF, fiscalité du PACS).
Il n’a pas souhaité revenir au caractère « flottant » de la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP), mécanisme mis en place par le gouvernement Jospin et qui permettait d’amortir pour les ménages notamment l’effet de la hausse des cours du pétrole sur les prix de l’essence à la pompe. Ni redistribuer aux automobilistes une partie de l’augmentation de rendement de la TVA sur les produits pétroliers. Alors même que les taxes sur l’essence, qui touchent la quasi-totalité des Français, rapportent plus que l’impôt sur le revenu, et que l’augmentation du pétrole rendait les prix à la pompe de plus en plus élevé, et pesaient donc sur la consommation et la croissance.
Nicolas Sarkozy n’a pas souhaité non plus relancer la consommation en augmentant de façon sensible la Prime pour l’Emploi. Mais il s’est concentré sur des mesures nouvelles, souvent de nature catégorielles (exonération fiscale pour les droits de donation sur les dons jusqu’à 20.000 euros à un enfant ou un petit enfant majeur – geste essentiellement fait en faveur des seniors -, réduction d’impôts pour certains prêts à la consommation – geste essentiellement fait en faveur des jeunes ménages, facilités de retrait pour l’épargne salariale avant l’expiration de la durée normale de cinq ans –geste essentiellement fait en faveur des employés et cadres des grandes entreprises). Il a donc privilégié des mesures clientélistes, mais assez visibles médiatiquement, à l’efficacité. Il est clair au total que sa politique a manqué son objectif de relance de la consommation, cette dernière reculant même au troisième trimestre 2004 !
Lors de la présentation le 22 septembre 2004 du budget 2005, Nicolas Sarkozy a prévu, pour l’année 2005, que les droits de succession seraient sensiblement réduits, que le prêt à taux zéro pour les ménages modestes disparaîtrait au profit d’un crédit d’impôt bénéficiant aussi aux classes moyennes. Il a laissé aussi entendre qu’il laisserait les députés réformer l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Enfin, il a annoncé une augmentation de 50 % de la réduction d’impôt pour les emplois à domicile, mesure qui bénéficie uniquement aux 30.000 familles de contribuables les plus aisés. Toutes ces mesures, clairement à droite, étaient destinées à cajoler son électorat. Par tout un ensemble de mesures budget Sarkozy pour 2005 était un peu son testament libéral.
Une politique budgétaire qui sacrifie l’avenir
Le budget 2005 présenté par Nicolas Sarkozy en septembre 2004 se caractérise par une baisse d’un certain nombre de budgets : ceux de l’agriculture, l’écologie, l’équipement, la jeunesse et les sports, le travail, la santé et la cohésion sociale. Cela reflète le peu de cas que Nicolas Sarkozy fait du développement durable (budget de l’équipement et de l’écologie), du développement de nos infrastructures (budget de l’équipement), et de la vie de tous les jours des Français (budget de la santé, du travail ou de la jeunesse et des sports). Un grand absent : l’emploi
Dans le budget 2005, Nicolas Sarkozy parachève la suppression des emplois jeunes. Il retire également 500 millions de crédits aux programmes en faveur des publics jeunes. Il fait de l’emploi public une cible et affiche des allègements de charges sociales (dans l’hôtellerie restauration) sans contreparties d’embauches. Une absence de résultats
Nicolas Sarkozy laisse une situation économique mauvaise et dégradée à son successeur.
Qu’il suffise de citer ces quelques lignes extraites du journal Le Monde du 20 novembre 2004 :
« Panne de la consommation des ménages, recul brutal de l investissement des entreprises, commerce extérieur toujours déficitaire … Les informations détaillées, fournies vendredi 19 novembre par l’INSEE, sur le ralentissement de la croissance au troisième trimestre – une hausse de 0,1 % par rapport au deuxième trimestre, après +0,7% et +0,6% au cours des deux premiers trimestres de 2004 – montrent que le « trou d’air » a touché tous les moteurs de l’économie. L’évolution du produit intérieur brut (PIB), la richesse nationale, n’est restée positive que grâce à une fragile évolution des stocks ».
Telle est la réelle photographie de la situation économique de la France, après huit mois passés par Nicolas Sarkozy à Bercy.
Nicolas Sarkozy n’a pas été capable de relancer la croissance. Lancée sur un rythme de 2,5 % par an à son arrivé à Bercy, la croissance française a marqué le pas : au troisième trimestre, la croissance n’est plus que de 0,4 % en rythme annuel. Quand il quitte Bercy, les industriels sont inquiets : la flambée du prix des matières premières et surtout la baisse du pétrole ont fait plonger l investissement des entreprises. Et le commerce extérieur s’effondre (sur les neufs premiers mois de 2004, le déficit atteint 3,3 milliard d’euros ; l’année 2004 affiche le premier déficit commercial après trois ans d’excédents). Nicolas Sarkozy avait annoncé le 8 avril 2004 qu’il souhaitait être jugé « sur la priorité, la croissance, pour que chacun ait un emploi », tablant sur l’effet que pouvaient produire son image et son volontarisme. Au moment de son départ, il est clair que sur le critère de la croissance, Nicolas Sarkozy a échoué. Des comptes de la France non redressés
Redresser les comptes publics était une autre priorité annoncée. Il expliquait que « 80% des recettes de l impôt sur le revenu servent à financer les intérêts de la dette. On ne peut pas continuer comme ça ». Il voulait « trouver des économies », sans « sujet tabou » et céder des actifs pour rembourser la dette.
Quelle est donc la situation budgétaire lorsque Nicolas Sarkozy quitte, neuf mois plus tard, Bercy ? Le tableau n’est pas brillant.
Sur le plan du budget de l’Etat, il a clairement échoué. Il n’a pas été capable de faire beaucoup mieux que son prédécesseur, Francis Mer. Comme lui, il s’est heurté aux priorités de Jacques Chirac (notamment concernant la Défense Nationale). Il n’est parvenu à stabiliser les dépenses qu’au prix de quelques acrobaties budgétaires. Si le déficit budgétaire a bien été réduit en 2004, d’environ 10 milliards, c’est essentiellement du fait de recettes fiscales qui ont afflué plus vite que prévu dans le budget initial préparé par Francis Mer. Et cet afflux de recettes n’était nullement imputable à une quelconque mesure prise par Nicolas Sarkozy. Il est patent que Nicolas Sarkozy a freiné la croissance, au lieu de l’amplifier ; d’ailleurs c’est déjà dès fin mai 2004 que les impôts collectés par l’Etat étaient en augmentation de 8,5 % - soit presque 9 milliard d’euros - par rapport à ceux engrangés un an plus tôt, avant donc tout effet d’une quelconque mesure Sarkozy). Nicolas Sarkozy a ainsi quitté Bercy avec un déficit de l’Etat de l’ordre de 49 milliards d’euros. Il a d’ailleurs usé d’artifices conjoncturels pour améliorer la présentation des comptes publics, prévoyant ainsi de récupérer d’EDF une « soulte » lors de l’adossement du régime EDF au régime général de retraite, ce qui permettrait, en 2005, au regard des engagements européens de la France, de prétendre que les déficits français seraient bien en diminution.
Concernant le budget social, Nicolas Sarkozy a-t-il mieux géré la France ? Hélas non. Le déficit des comptes sociaux a continué de fortement déraper en 2004 lorsque Nicolas Sarkozy était à Bercy. Le déficit du régime général (maladie, retraite, famille) a même atteint un record : 14 milliard d’euros. Pas de quoi mériter un brevet de bon gestionnaire, même si Nicolas Sarkozy n’est évidemment pas seul responsable de la situation budgétaire de nos comptes sociaux en 2004. Mais s’il avait su relancer l’emploi, les comptes sociaux auraient mécaniquement été améliorés.
Au total, sous l’ère Sarkozy à Bercy, la France n’a pas respecté les critères du pacte de stabilité européen, son déficit excédant le seuil fatidique des 3% (3,6% de déficit pour la France en 2004). Nicolas Sarkozy est donc, quoi qu’il en dise, l’homme du déficit.
Et de la dette. Cette dernière a encore atteint un sommet après le passage de Nicolas Sarkozy à Bercy, se montant à 65 % du PIB environ.
Un échec patent en matière d’emploi
Au total, sur les trois premiers trimestres de l’année 2004, l’emploi salarié privé en France n’a augmenté que de 30 000 personnes. Nicolas Sarkozy, qui était arrivé à Bercy avec une croissance dont le rythme annuel approchait 3%, est reparti avec un rythme de croissance moitié moindre, et l’emploi n’était jamais reparti entre temps. Comme le notaient Eric Besson et François hollande dans leur conférence de presse du 23 novembre 2004 (Nicolas Sarkozy à Bercy : radiographie d’un échec) , avec 3% de croissance sous Jospin, la France créait 370 000 emplois chaque année, permettant une baisse du nombre de chômeurs de 175 000 par an. Sarkozy n’a créé, lui, quasiment pas d’emplois.
Une absence de réelle politique industrielle
Si Nicolas Sarkozy a fait des « coups » lors de son passage à Bercy, il ne s’est pas attaqué aux réels problèmes économiques de la France. Ses « coups » sont connus : il a fait du sauvetage d’Alstom une de ses priorités en arrivant à Bercy. Il a ensuite œuvré au rapprochement entre Sanofi et Aventis afin de créer un géant français de la pharmacie. Mais à coté de ces « coups », mesures volontaristes d intervention de la puissance publique dans le monde des affaires, Nicolas Sarkozy a manqué bien d’autres coups : il a laissé non traité l’avenir industriel d’EADS, de Thalès, ou la construction de chantiers navals européens. Et surtout, Nicolas Sarkozy a manqué de réelle politique industrielle : il a laissé de coté la question importante de l insuffisance de l investissement des entreprises françaises, ou de l’effort privé en matière de recherche, comme il s’est gardé de chercher à réformer la taxe professionnelle. Ces réformes étaient sans doute plus difficiles à mener et moins médiatiques que les différentes annonces catégorielles dont il a égrainé son passage à Bercy.
Au total Nicolas Sarkozy n’a pas fait mieux en 2004 qu’en 1993, quand il était ministre du budget du gouvernement Balladur, et qu’il avait laissé filer la dette publique (par comparaison, on rappelle que cette dernière était passée, de 1988 à 1992, sous les gouvernements socialistes, de 33,2 % du PIB à 39,6 % du PIB, soit une augmentation de six points de PIB, augmentation que Nicolas Sarkozy avait fortement amplifiée lors de son passage au ministère du Budget, la dette passant sous les gouvernements de droite entre 1993 et 1997, de 45,3% à 54, 6 % du PIB, soit une augmentation de plus de neuf points de PIB).
Ce bilan de l’action de Nicolas Sarkozy à Bercy , très négatif, n’a pas convaincu les Français. En novembre 2004, mois du départ de Nicolas Sarkozy du gouvernement Raffarin, un sondage Louis Harris réalisé pour Libération et AOL le 9 novembre 2004, indiquait que 74 % des personnes interrogées soulignaient l’échec de Nicolas Sarkozy en matière de pouvoir d’achat, 71 % avaient une mauvaise opinion de son action sur l’emploi, et 59 % sur la croissance. Même son propre camp le désavouait : 59 % des sympathisants de l’UMP jugeaient son bilan négatif en matière de pouvoir d’achat et 49 % ne jugeaient pas positive sa politique pour l’emploi.
- Caroline Werkoff-Leloup







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