Histoire
Christian Sautter | 26 octobre 2009 | | 1 commentaires
Oublier Katyn ?
« Katyn » est un film récent qu’Andrzej Wajda a consacré à l’exécution massive de 26 000 officiers polonais (dont son père), sur un ordre que Staline a signé le 5 mars 1940. Ce massacre n’a pas été le seul : 15000 civils intellectuels ont disparu à la même époque.
Le cinéaste montre l’arrestation de l’ensemble du corps enseignant de l’université de Cracovie ; la séparation, dans les camps de prisonniers, des soldats et des officiers qui partent en train vers une destination inconnue ; l’exécution d’une balle dans la nuque des militaires de carrière et de milliers d’officiers de réserve ; la quête de la vérité par les familles des victimes ; la dénégation obstinée des occupants soviétiques et de leurs collaborateurs polonais. Il faudra attendre Gorbatchev pour que l’URSS reconnaisse sa responsabilité dans cette extermination des élites de la Pologne.
Katyn n’est pas la première tragédie qui a creusé un fossé de profonde méfiance entre la Pologne et son grand voisin russe. L’histoire de la Pologne est une longue tragédie, que j’ai pu suivre dans un ouvrage impressionnant écrit par un universitaire britannique, qui a des origines polonaises et ne s’en cache pas, « Europe » de Norman Davies (Pimlico 1996).
Je passe sur les partitions de la Pologne de la fin du XVIIIe siècle, lorsque la Russie s’empare d’une bonne tranche du pays en laissant à la Prusse et à l’Autriche de beaux morceaux pour les calmer. La Pologne n’a retrouvé son indépendance que le 11 novembre 1918, pour peu de temps hélas. Arrivent les années 1930 : pour préserver sa sécurité, la Pologne signe des pactes de non-agression avec l’URSS (1932) et l’Allemagne nazie (1934). Après avoir digéré la Tchécoslovaquie sans coup férir (accords de Munich de septembre 1938), Hitler fait le même chantage aux autorités polonaises : cédez ou vous risquez le pire. Les dirigeants de Varsovie sont d’une autre trempe et respectent le testament de Pilsudski (celui qui a rendu l’indépendance à leur pays) : « Accepter la défaite plutôt que la reddition, telle est la victoire. »
Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique est signé et le 1er septembre, les chars allemands entrent en Pologne par l’Ouest. La deuxième guerre mondiale est déclenchée. Les troupes soviétiques envahissent la Pologne par l’Est le 17 septembre. Attaquée sur deux fronts, la résistance polonaise est héroïque. Les alliés anglais et français avaient dit : « Tenez quinze jours et nous agirons. » Ils n’ont rien fait. Les Polonais ont tenu cinq semaines avant d’être écrasés par le nombre des assaillants, la puissance des avions et des chars allemands.
Souvenons-nous aussi de la révolte du ghetto de Varsovie, en avril 1943, durant laquelle une poignée de juifs combattants si mal armés ont tenu tête pendant trois semaines à des troupes SS d’élite.
Et rappelons la terrible insurrection de Varsovie en août 1944. Les troupes soviétiques approchant, Moscou aurait incité la résistance polonaise à passer à l’action. Et pourtant les combats ont duré soixante-trois jours sans que les soldats russes esquissent un mouvement de l’autre côté de la Vistule. Les nazis ont ensuite méthodiquement rasé la capitale pendant trois mois. L’armée rouge n’est entrée dans Varsovie que le 17 janvier 1945, avec un gouvernement fantoche dans ses bagages.
Aux sommets de Yalta (février 1945) et de Postdam (juillet 1945), l’Amérique et le Royaume-Uni ont « servi sur une assiette » la Pologne à Staline.
Si l’on ajoute que le rapport Khrouchtchev de 1956 a reconnu que les rares cadres survivants de la Résistance polonaise avaient été liquidés par l’URSS sous de mauvais prétextes, on comprendra que dans la mémoire longue des Polonais, le voisinage avec la Russie ait laissé des cicatrices cruelles.
La Pologne a été le satellite le moins soumis à l’URSS. La répression d’une révolte à Poznan en juin 1956 a précédé les « événements de Budapest » en Hongrie. Et le syndicat « Solidarité », né à Gdansk en août 1980, épaulé par l’Église catholique, a remporté un succès éclatant aux élections de 1989, qui ont précipité l’effondrement de l’Empire soviétique.
Ce long rappel du glorieux passé de la Pologne n’a pas pour seul but de louer l’héroïsme d’un peuple si malmené par l’histoire et opprimé par son grand voisin de l’Est. Il veut mettre en perspective historique une décision pour le moins étrange et même carrément scandaleuse, que notre pays a prise ou est en voie de prendre.
Les Échos du 13 octobre annoncent que « L’Élysée donne son feu vert à la vente d’armes à la Russie ». Il s’agit d’un « bâtiment de projection et de commandement » (BPC), qui serait construit par les Chantiers de l’Atlantique. Même livré sans radar ni système d’armes, ce serait la première fois qu’un pays de l’OTAN vendrait un équipement militaire à la Russie.
Le Monde du 16 octobre titre de façon prudente : « Paris pèse le pour et le contre de la vente d’un navire militaire à la Russie ». Comparé par les marins français à un couteau suisse, ce fier esquif de 200 mètres de long (le plus gros bateau de la flotte française après le Charles De Gaulle), peut transporter au choix une quinzaine d’hélicoptères, une soixantaine de véhicules blindés, une dizaine de chars amphibies. Le commandant de la marine russe a commenté qu’avec un BPC, ses forces auraient pu sceller la victoire contre la Georgie « en 40 minutes au lieu de 26 heures » ! Il y a de quoi faire frissonner un responsable polonais. Instruits par une longue histoire, les dirigeants de Varsovie n’ont eu de cesse de rechercher des garanties de sécurité, même s’ils en connaissent les limites. La Pologne a adhéré à l’OTAN en mars 1999 et est devenue membre de l’Union européenne le 1er mai 2004.
La Pologne a adoré le projet farfelu de Bush d’installer sur son territoire des batteries pour arrêter les missiles iraniens qui pourraient viser l’Amérique. Si l’Iran envoie un jour des fusées sur un pays, ce sera malheureusement Israël et pas Washington qui serait le premier visé. Le schéma stratégique de Bush est donc sans objet et c’est pourquoi Obama y a mis un terme. Ce qui intéressait les Polonais, c’était d’avoir des soldats américains sur leur sol, pas très loin de la frontière russe. Ces soldats auraient joué le rôle de « sonnette d’alarme », comme les troupes que Washington entretient en Corée du Sud. Qu’un envahisseur y touche et la réaction américaine aurait été quasi-automatique. Instruits par l’expérience, les Polonais ont toujours la crainte d’être lâchés par leurs alliés au moment décisif.
La Russie, qui sort d’une crise profonde, n’a pas actuellement d’intention agressive à l’égard de ses voisins, mais un navire de guerre dure longtemps. Et Moscou cherche à retrouver une partie de son influence passée, comme en témoigne la diplomatie énergétique plutôt musclée qui s’affirme de mois en mois.
Les richesses en gaz sont un levier puissant pour peser sur les clients. Ainsi, Gazprom, la compagnie russe dont on ne sait si elle est publique ou privée, est à l’origine de deux projets qui ne peuvent qu’inquiéter la Pologne. Un pipeline ira directement en Allemagne en passant sous la mer Baltique (l’ex-chancelier Schröder est aux manettes !). Un autre pipeline, moins avancé, irait en Italie en passant par le Sud. Lorsque l’un et l’autre de ces deux chantiers gigantesques auront été achevés, la Russie pourra livrer l’Europe de l’Ouest, sans passer par ses ex-satellites d’Europe orientale. Elle pourra donc leur couper le gaz, s’ils ne paient pas le bon prix ou ne sont pas sages, sans fâcher les clients allemands ou français. Et l’hiver est très froid en Pologne !
Ne croyons pas pour autant que, nous Français, nous aurons chaud de toute façon. Le Premier ministre Poutine vient de signer des accords gaziers impressionnants avec son homologue chinois. Si l’Europe discute les prix proposés par Gazprom, la menace serait que le gaz parte vers l’Asie. D’ici quelques années, sera constituée une OPEG, organisation des producteurs de gaz, dont le siège sera à Moscou.
En conclusion, dans la paix chaude qui a succédé à la guerre froide, il importe de renforcer la cohésion européenne dans les domaines de l’énergie, comme de la défense. Vendre un navire de guerre à la Russie nous rapporterait, certes, des heures de travail bienvenues, mais le risque serait grand de stériliser ainsi les efforts encore balbutiants de l’Union européenne, qui va de Paris à Varsovie en passant par Berlin, pour discuter et commercer d’égal à égal avec une Russie renaissante et remuante.
- Christian Sautter







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