Quinquennat Sarkozy , démocratie
Olivier Pagès | 7 janvier 2009 | | 6 commentaires
Symptômes totalitaires d’une démocratie malade (4)
"Symptômes totalitaires d’une démocratie malade", un mini feuilleton en 4 parties : 1) Dictature du patronat 2) Abolition de la séparation des pouvoirs 3) Instauration d’un Etat policier 4) Contrôle de l’expression divergente et manipulation des consciences
Contrôle de l’expression divergente et manipulation des consciences
Le pouvoir politique aux mains d’un seul – Sarkozy, au profit de quelques uns – son fratriarcat patronal, via l’instauration d’un Etat policier : pour être complet, il convient d’ajouter à ce diagnostic de dérive totalitaire tout ce qui ressort du formatage de la conscience citoyenne.
Nous entrons alors dans un domaine où se concentrent de nombreux symptômes totalitaires de notre démocratie malade. Les outils répressifs y sont variés et leurs occurrences fréquentes. Ne nous y trompons pas : sont aussi de l’ordre de la répression toutes les limitations matérielles des espaces publics où peuvent advenir les expressions divergentes, toutes les atteintes à la réalité des faits, toutes les tentatives pour restreindre l’usage d’une notion à une connotation unique, tous les efforts pour promouvoir l’imaginaire aux dépens du réel, bref tout ce qui concourt à altérer la faculté de juger.
Du fait de la diversité des armes utilisées et de leur capacité de nuisance, il ne faut pas hésiter à parler d’une guerre déclarée à l’esprit critique. Ce qui suit est une liste non exhaustive, utilisable, corrigible et amendable par qui le souhaite, des principales armes auxquelles recourent de concert Sarkozy et ses amis dans leur promotion de l’inconscience citoyenne.
Atteintes au droit d’expression de l’opposition parlementaire
Le projet de loi organique sur les nouveaux droits du parlement, examiné le 10 décembre dernier en conseil des ministres, prévoit de limiter le temps de débat et le droit d’amendement à l’assemblée et au sénat. Chaque groupe parlementaire disposera d’un « crédit-temps » qu’il consacrera pour partie à l’adjonction d’amendements rédigés en commissions et pour le reste aux interventions en séances. L’opposition a légitimement crié au scandale. Qu’un projet ou une proposition de loi fasse l’objet de débats longs, houleux et laborieux n’est pas en soi préjudiciable. La santé démocratique de nos institutions est à ce prix. LGB résume fort bien la situation qui résultera de l’adoption de ce projet de loi : « Purement ornemental, le débat n’aura plus pour fonction que de maintenir l’apparence de la démocratie » (1).
Atteintes au droit d’expression de l’opposition populaire
Sauver les apparences et ainsi leurrer le peuple sur la réalité des intentions : ce souci est quotidien chez Sarkozy et ses amis. On jure la main sur le cœur qu’on ne touchera jamais au droit de grève, mais on met en place un « service minimum d’accueil » (SMA) dans les écoles pour en limiter les effets dans le domaine de l’éducation. On invoque à ce sujet la nécessité d’assurer « la continuité du service public » - comme si la garderie était substituable à l’enseignement, on prévoit des contraintes à l’endroit des maires qui s’opposeraient au SMA ou ne pourraient le mettre en place et quand devient indubitable l’impossibilité d’imposer ces dispositions et ces contraintes – ce qu’a démontré la dernière journée de grève nationale du 20 novembre, on rédige à la hâte un décret pour obliger les syndicats à des négociations en préalable à tout dépôt de préavis de grève (2). On atteint là des sommets en matière de cynisme : Darcos, expert en matière de réformes imposées sans la moindre concertation, qui revêt soudain les habits de celui qui demande à négocier…
Dénigrement systématique de l’expression divergente
Le souci permanent de sauver les apparences conduit Sarkozy et ses amis à combler les possibilités de contraintes matérielles par le dénigrement voire par la calomnie. Le mouvement social est criminalisé : les grévistes « prennent en otage les usagers ». Ce genre de propos n’est hélas jugé outrancier qu’à ses premières occurrences ; dès lors qu’il se répète et se généralise, est perdu de vue le caractère calomnieux de l’association d’un droit reconnu constitutionnellement et d’un crime à l’issue souvent dramatique.
Le dénigrement des outils légaux d’opposition populaire a pour corollaire l’oubli des avancées que ces outils ont permis et la flatterie à l’endroit de ceux qui n’y recourent pas. La « France qui se lève tôt », a souvent dit Sarkozy, ne manifeste ni ne fait grève. Mais que serait le droit du travail français si la ténacité et le courage de nos aînés n’avaient pu s’exprimer par les grèves, les manifestations et les syndicats ?
Le dénigrement prend désormais pour cible l’espace public où peut se développer librement une expression divergente : internet. Darcos a ouvert le feu en prétendant que s’y est déployée la rumeur lui attribuant des propos injurieux sur les instits de maternelle. Le pauvre ! En fait de rumeur, il s’agissait d’un extrait d’une audition à la commission des finances du sénat. Lefebvre a poursuivi récemment en affirmant qu’internet était un repère de dangereux pervers et de criminels de tout poil (3). La stratégie est grossière : calomnier l’adversaire et simultanément prétendre que c’est l’adversaire qui calomnie. L’enjeu pour nous est tout simplement la sauvegarde du dernier média collectif d’expression libre. Pour le pouvoir actuel, l’enjeu est le contrôle total de l’opinion.
Falsification du droit
Une des manières de parvenir à ce contrôle est de rendre commun le sophisme selon lequel la légitimité conférée par le scrutin électoral s’étend à toutes les décisions prises par l’exécutif. On a été élus pour réformer, donc cette réforme est bonne. Donc il est illégitime de s’y opposer. Si c’est ainsi que devaient fonctionner les démocraties, alors celles-ci ne seraient qu’une forme subtile de tyrannie : la loi du plus fort s’imposerait entre les échéances électorales et voter permettrait au mieux de changer de tyrans.
Mais dans un Etat de droit, la loi est subordonnée au principe de justice et désobéir à la loi se conçoit dès lors que la loi est injuste. Souvenons-nous de la France de Vichy. Les « justes » sont ceux qui, à cette sombre époque, ont désobéi à la loi parce qu’elle était injuste. Ils ont sauvé des milliers de juifs au risque de leur vie. Les autres, les plus nombreux, ont fermé les yeux. Dura lex, sed lex, dit-on depuis 2000 ans pour justifier l’injustice.
Falsification du réel
Falsifier le réel, autrement dit mentir, est un domaine dans lequel Sarkozy et ses amis sont passés maîtres. On pense à Copé prétendant qu’un enseignant certifié gagne plus de 4000 euros par mois en fin de carrière. On pense à Sarkozy assurant avec son aplomb coutumier, au retour de sa petite croisière en mai 2007, que Bolloré n’avait jamais travaillé pour l’Etat français. On pense aussi à Darcos jurant qu’il n’avait jamais tenu les propos qui furent les siens s’agissant des enseignants de maternelle chargés de changer les couches et de surveiller les siestes. La liste pourrait être longue. Je m’attarderai donc sur le sujet pour lequel l’énormité de la falsification la hisse au rang de chef d’œuvre : le chômage.
Tous les médias s’accordent à restituer sans nuance les données fournies par l’INSEE ou par l’ANPE (ou Pôle Emploi). Le nombre de chômeurs serait donc de 2 131 706 au 30/11/2008 (source INSEE). Mais de quels chômeurs parle-t-on ? A-t-on déjà oublié que, depuis 1995, les demandeurs d’emploi sont répartis en 8 catégories et que seule la première est retenue dans les médias : ce sont les personnes à la recherche d’un CDI à temps plein, immédiatement disponibles et ayant travaillé moins de 78 heures le mois précédent. Autant il paraît normal de ne pas prendre en compte les personnes à la recherche d’un autre emploi que celui qu’ils occupent (cat. 4 et 5), autant on s’interroge sur la légitimité de l’omission des gens à la recherche d’un CDD à temps plein (cat. 3), de ceux qui souhaitent avoir un emploi à temps partiel (cat. 2) et de tous ceux qui ont travaillé plus de 78 heures le mois précédent, en intérim bien souvent, et sont à la recherche d’un CDI à plein temps (cat. 6), d’un CDD à plein temps (cat. 7) ou d’un temps partiel (cat. 8). En quoi tous ces gens-là seraient-ils moins chômeurs que ceux de la catégorie 1 ? Si on comptabilise l’intégralité des personnes effectivement au chômage, c’est-à-dire qui n’ont pas d’emploi et en veulent un, il convient également de prendre en compte celles qui perçoivent le RMI et ne figurent ni dans les tableaux de l’INSEE ni dans les statistiques de l’ANPE (ou Pôle Emploi). En anticipant sur une confirmation en 2008 de la baisse du nombre de RMIstes constatée en 2007, on obtient le résultat suivant (pour les chômeurs, sources INSEE au 30/11/2008) :
Chômeurs cat. 1 : 2 131 706 Chômeurs cat. 2 : 328 409 Chômeurs cat. 3 : 245 960 Chômeurs cat. 6 : 412 399 Chômeurs cat. 7 : 62 846 Chômeurs cat. 8 : 75 790 RMIstes : 1 200 000
Total : 4 457 220 personnes, soit 15,98 % de la population active.
Falsification des concepts
L’entreprise de falsification, outre le droit et les faits, s’intéresse aussi aux concepts. Prenons celui de réforme. Nous avons droit à son sujet à un florilège de citations fondées sur le même présupposé : « Nous avons été élus pour réformer » ; « Nous sommes déterminés à poursuivre les réformes ». Le présupposé commun à ces affirmations est double : d’une part, la majorité actuelle a le monopole de la réforme ; d’autre part, réformer, c’est faire du bien à la France. Mais en soi, la réforme n’est ni bonne ni mauvaise, tout dépend du contenu de chaque réforme particulière. Elle n’est pas davantage intrinsèquement de droite ou de gauche. Certes, mais en répétant à l’envi ce genre de propos, on invite le citoyen à se persuader que chaque projet de réforme est d’emblée légitimé par la sanction électorale, indépendamment de son contenu, et que l’opposition n’a d’autre objectif que le statu quo. On inverse ainsi les présupposés traditionnels afférents à l’opposition droite/gauche : c’est la gauche qui serait conservatrice et la droite qui serait progressiste.
Autre exemple : les récents propos de Nadine Morano et de Luc Châtel sur le rapport entre citoyenneté et consommation : « Consommer est un acte citoyen ». Ces propos tendent à subordonner la première de ces deux notions à la seconde : un bon citoyen serait un citoyen qui consomme. C’est sympa pour les SDF ! Obligatoirement, cela induit une hiérarchie entre les citoyens, en fonction de leur pouvoir d’achat. Implicitement est ainsi nié le principe d’égalité, clef de voûte de toute démocratie.
Promotion de la pensée binaire aux dépens de l’aptitude à nuancer
Cette même négation est portée de manière explicite par le discours opposant d’une part « la France qui souffre », « la France qui se lève tôt »…etc, et d’autre part les « assistés », les « parasites »...etc. On classe ainsi les citoyens en couples de catégories contraires, où le tiers et la nuance sont exclus, et on promeut le recours à une pensée binaire totalement inapte à rendre compte de la complexité et de la variabilité qui règnent dans les rapports humains. Mais ce faisant on invite les gens à se croire membres de cette élite imaginaire des bons français, qui certes en bavent, mais ne sont pas comme les autres, les méchants pas beaux qui ne foutent rien. On crée donc des pôles d’identification où chacun peut jouir du confort douillet qu’octroie l’appartenance à une élite, même si celle-ci est intégralement imaginaire.
Promotion de l’émotionnel aux dépens du rationnel
Le plus efficace des subterfuges pour faire accepter de nouvelles dispositions répressives et convaincre que seule la contrainte permet la prévention, est de provoquer chez l’interlocuteur ou l’auditeur une fixation à une émotion particulière. Outre la peur entretenue pour pérenniser un sentiment d’insécurité fort utile, on peut avec efficacité feindre la compassion avec les victimes et leurs familles : « Mettez-vous à la place des victimes ! » S’agissant de criminalité, on interpelle ainsi le désir de vengeance et on cherche à légitimer par avance une aggravation des châtiments. Seul le pénal soulagerait la peine. Seule la condamnation sévère du meurtrier aiderait les proches à faire leur deuil. On laisse alors accroire que la douleur des uns ne peut être soulagée que par la douleur de l’autre, de celui qui la cause.
S’agissant de la psychiatrie, plutôt malmenée ces derniers temps, Sarkozy a réutilisé ce subterfuge dans son discours à l’hôpital psychiatrique d’Anthony le 2 décembre dernier : il a déclaré qu’il fallait se mettre à la place des familles des victimes d’actes criminels de la part de malades mentaux notoires et qu’on ne pouvait laisser ceux-ci aller et venir librement. Soit. Mais les seules réponses apportées dans ce discours sont d’ordre sécuritaire : 30 millions d’euros pour la sécurisation des établissements psychiatriques (toujours cette obsession de la vidéosurveillance) et 40 pour la création d’unités d’accueil pour malades réputés dangereux. Quid du millier de postes de psychiatres vacants sur l’ensemble du territoire ? Rien. Quid de la réouverture des nombreux lits fermés ces dernières années, pour tenter de limiter la saturation des capacités d’accueil ? Rien. Le recours à l’émotionnel sert bien souvent à introduire des annonces répressives et à éluder la nécessité de la prévention.
Promotion de l’engagement apolitique
Le recours à l’émotionnel peut aussi servir à se décharger sur l’associatif et le caritatif de missions ordinaires de service public. Le préambule de la constitution de 1958 énonce sans ambiguïté que la république française est « une république sociale » et nombre de bâtiments publics affichent sur leur fronton la triade « Liberté, Egalité, Fraternité ». Il est donc hors de doute que l’Etat français, de part les principes auxquels il prétend se référer, a le devoir de se montrer solidaire de ceux qui connaissent le plus de difficultés. Malheureusement, cette mission est aujourd’hui presque intégralement prise en charge par les ONG. On loue à juste titre leur dévouement et leur utilité, mais on omet toujours de rappeler qu’elles comblent une lacune due à l’indifférence voire au mépris du pouvoir politique. Que la survie de dizaines de milliers de personnes soit, dans la cinquième puissance économique du monde, assurée par le bénévolat civil est proprement scandaleux. Silence sur la responsabilité de l’Etat et grand bruit sur la nécessité d’aider les ONG : on fait l’éloge de l’engagement apolitique pour mieux entériner le désengagement du politique.
Promotion de l’investissement religieux
On fera de même l’éloge de l’investissement religieux pour encourager la plèbe à mettre au second plan les considérations bassement matérielles. Quand on se soucie du salut de son âme, on est moins obnubilé par les questions d’ordre politique. Ce que Sarkozy nomme « l’espérance », c’est la foi au service d’un au-delà hypothétique, un au-delà qui présente l’intérêt de détourner de l’ici et maintenant auquel invite le politique. Le fameux discours de Latran, qu’il a prononcé lors de sa visite au pape le plus réactionnaire depuis Pie XII, n’est entaché d’aucune ambiguïté. Le croyant est son allié, pourvu qu’il concentre sa foi sur le jugement dernier et se désintéresse de la chose politique.
On réserve aux autres un monde où la participation à la chose publique cesse d’être concevable, un monde intégralement consacré au fantasme et à l’imaginaire, via les magazines people, les émissions de télé-réalité, la pornographie, le sport, les fictions en tous genres et les jeux d’argent. Autant d’éléments qui sont dans la Sarkozie de 2009 ce que le « soma » est aux « deltas » dans « Le meilleur des mondes », le magnifique roman d’Aldous Huexley : la drogue qui aide à supporter un quotidien d’aliénation. Abrutir pour mieux assujettir : l’opium du peuple a depuis longtemps de nombreux dérivés de synthèse.
Le résultat de l’action conjuguée de ces divers subterfuges visant à formater la conscience de chacun est l’oubli du lien politique qui unit chaque citoyen d’une nation à tous les autres, lien qui, via la volonté générale, et sans exclusion des volontés particulières, fonde le vivre ensemble. De plus en plus le lien à autrui est restreint aux liens affectifs (cercle familial, cercle d’amis) et économiques (travail, consommation). De plus en plus les citoyens français se réveillent la veille d’un scrutin et se rendorment le lendemain. Ils deviennent des individus inconscients des citoyens qu’ils pourraient être. « S’ils ne sont pas conscients d’eux-mêmes, ils ne sauront pas ce contre quoi ils devront lutter et ce qu’ils devront défendre. Quand la démocratie sera menacée, ils ne s’en apercevront pas » (4).
(1) : LGB (Le Grand Barnum), « Nicolas Sarkozy ou la démocratie chronométrée », le 10/12/2008 sur son site et le 16/12/2008 sur Bétapolitique. (2) : décret 2008 – 1246 du 01/12/2008, paru le lendemain au Journal Officiel (3) : RM, le 23/12/2008 sur Temps Réels et le 27/12/2008 sur Bétapolitique (4) : Donald W. Winnicott, « Conversations ordinaires », Folio Essais, 1988, page 375
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