Droits de l’homme , Situationnisme
Olivier Pagès | 15 novembre 2009 | | 6 commentaires
Un totalitarisme respectable ?
Ceci est l’introduction à une série d’articles intitulée "Ailleurs est ici" et dont le but est : 1) de lire l’actualité sur la base de l’apport incontournable des textes de Guy Debord ; 2) de compléter cet éclairage par celui non moins décisif de certains concepts psychanalytiques ; 3) d’envisager la sortie de la passivité générale. A venir : deuxième partie : "Spectacle partout, justice nulle part" ; troisième partie : "Détruire l’Histoire"...etc
« Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C’est en effet par là, prétendant parler seulement au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. C’est de ce côté que tu devras t’attendre à le rencontrer. »
Ces propos d’Henri Michaux (1) résument parfaitement ce que vivent les hommes à l’échelle planétaire : la servitude déguisée en son contraire, la domination cautionnée par l’alibi démocratique. Cette emprise féroce sur les peuples par l’illusion de leur émancipation a actuellement pour nom « libéralisme ».
Le libéralisme est de nos jours l’avatar du totalitarisme le plus largement adopté. Survivent çà et là quelques exemples d’un totalitarisme désormais ancien. Ces pays où la tyrannie s’exprime de manière moins hypocrite, semblent être maintenus en vie pour mieux légitimer l’existence de tous les autres, dans lesquels le droit proclame la liberté tandis que les faits démontrent la réalité de l’asservissement. Nul doute que la Corée du Nord et la Chine rendront encore longtemps ce service à leurs cousins occidentaux.
On objectera qu’il y a une différence de taille entre les pays dits « libres » et les autres : la fréquence et l’intensité du recours à la force. Je ne le nierai pas, mais je rétorquerai que ce que les uns recherchent par la contrainte physique, les autres l’obtiennent par l’illusion. Le résultat escompté est identique : l’obéissance du peuple. J’ajouterai que de plus en plus l’illusion est complétée par la force et que se confirme jour après jour la tentation, chez les gouvernants des pays dits « libres », de recourir à la répression plutôt qu’au leurre médiatique.
On dira qu’il ne faut pas confondre modèle économique et organisation politique. Je répondrai que d’emblée le libéralisme s’est ouvertement prononcé pour la collusion des pouvoirs économique et politique et que dès lors il n’est plus permis de distinguer l’un de l’autre. Ce sont des pouvoirs jumeaux et complices qui ont un seul et même objectif : étendre et pérenniser leur domination des foules. Le patronat reproduit avec le salarié ce que l’Etat organise pour contrôler le citoyen. Le socle commun des contrôles politique et économique a pour nom « contrat » : on prétend que la contractualisation est le modèle de l’adhésion libre et réciproque du citoyen ou du salarié aux règles auxquelles lui et l’Etat ou l’employeur se soumettent, quand en réalité le premier est contraint d’accepter ce que les autres ont intégralement libellé. Qu’il s’agisse du contrat social ou du contrat de travail, la coercition est la règle et le « libre choix » du dominé se réduit à la stricte alternative exploitation ou exclusion.
On s’offusquera et criera à l’outrance et à la paranoïa, mais les faits sont là, têtus, irréfutables : le gouvernement du peuple par et pour le peuple n’existe pas et n’a jamais existé. Les rares tentatives d’instauration d’un pouvoir réellement démocratique, que ce soit à Paris en 1871 ou en Espagne en 1936, ont toutes été aussitôt réprimées dans un bain de sang. La démocratie se résume à ce jour à cette sempiternelle litanie : le gouvernement du peuple par et pour quelques uns. Le droit de glisser un bulletin dans une enveloppe n’a rien changé et s’est toujours limité au mieux à une évaluation désabusée du moindre mal, au pire à la croyance naïve que le bien pourrait sortir des urnes. L’isoloir n’est pas le lieu où s’émanciperont les peuples.
Droit de vote, liberté d’opinion, liberté d’expression sont des hochets offerts à une foule maintenue dans une dépendance infantile. Nous ne sommes libres que de perpétuer la jouissance d’une oligarchie qui n’a de compassion que pour elle-même. Le saupoudrage démocratique est la forme cynique de la domination : la soumission n’est jamais aussi forte que quand elle est volontaire. Et c’est ainsi que, par le leurre et la flatterie, on obtient des peuples qu’ils se croient souverains alors qu’ils pérennisent leur servitude.
Dès son apparition, le libéralisme a organisé l’aliénation des peuples aux possédants. Que l’on parle du sujet ou du citoyen, la relation dominant / dominé demeure et l’obligation d’allégeance reste la règle. Comme l’explique Michel Foucault, au milieu du XVIIIème siècle, déjà, la prévention de la révolte ouvrière était planifiée : « Liberté du marché du travail, mais encore faut-il qu’il y ait des travailleurs, des travailleurs en assez grand nombre, des travailleurs suffisamment compétents et qualifiés, des travailleurs qui soient politiquement désarmés pour ne pas faire pression sur le marché du travail. » Et Foucault de conclure : « Le libéralisme, ce n’est pas ce qui accepte la liberté. »(2)
Nous sommes donc bien loin de l’étymologie médiévale du terme, quand « libéral » était synonyme de « généreux »(3). L’histoire du libéralisme, c’est aussi l’histoire des nombreuses trahisons de ses hérauts vis-à-vis de leurs références philosophiques. Où est l’héritage des Lumières dans les ténèbres actuelles ? Ne subsistent que quelques symboles effrontément manipulés par ceux-là mêmes qui en bafouent le message.
Il est sage de se méfier de quiconque se proclame libéral. « Français, vous reconnaîtrez sans doute à cette conduite le zèle d’un soldat de la liberté, d’un citoyen dévoué à la République. Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits ». Ces propos furent tenus par Bonaparte le 19 Brumaire de l’an VIII (10 novembre 1799). Le lendemain de son coup d’état (4). On connaît la suite…
On dira que les choses ont changé, qu’avec la modernité le libéralisme se présente sous des traits avenants. Mais ce libéralisme qu’on dit « moderne », qui prône la « libre concurrence », le « libre échange », la « liberté d’entreprise », est la doctrine du leurre généralisé, mondialisé, qui détourne le sens originel des concepts pour mieux asseoir son emprise sur le quotidien d’une foule abrutie de fatigue et de déception. Ce que veut et obtient l’idéologie tyrannique qu’est le libéralisme se résume à ceci : être hors la loi. Mettre le secteur marchand à l’abri de la loi et faire en sorte que celle-ci concerne quasi exclusivement les individus. Là est le sens de la limitation de l’interventionnisme étatique que réclame le libéralisme : commerce et finance sont de moins en moins régulés par le législateur, qu’il soit national ou supra national, tandis que les individus sont de plus en plus contrôlés, fichés, surveillés, menacés, réprimés par un arsenal législatif dont l’inflation est exponentielle. Répression des foules obligées de servir le système libéral, encouragement de ceux qui en usent et derechef en abusent.
Surveiller, punir, mais aussi déposséder. La proclamation « Tout est marchandise » s’étend au patrimoine national que constituent les services publics. A coups de dizaines de milliers de suppressions de postes de fonctionnaires, et alors que le chômage ne cesse de s’aggraver, le pouvoir politique crée les conditions du dysfonctionnement des services publics pour que paraisse légitime leur dénigrement et qu’ainsi la grande majorité sous hypnose juge souhaitable de les offrir au pouvoir économique. Communication, transports, énergie, eau, santé et éducation sont donnés au secteur marchand ou en voie de l’être. Les services publics se restreindront bientôt aux seules forces chargées d’organiser la répression : justice, police et armée. Et ce faisant, la nation aura perdu d’une part, des éléments parmi les plus essentiels du lien symbolique qui unit les citoyens et qui la constitue, d’autre part les seuls outils capables de garantir un minimum d’équité dans les secteurs concernés.
Car qui osera croire que le libéralisme puisse s’obliger à être juste ? Le profit est son seul credo. L’enseignement et le soin obéiront aux mêmes règles qui régissent le commerce de la téléphonie ou celui des fruits et des légumes, à savoir imposer au citoyen consommateur un prix sans aucune mesure avec le coût de production. Et si l’individu, de moins en moins citoyen, de plus en plus consommateur, ne dispose pas des ressources lui permettant de satisfaire ses désirs et ses besoins, il y a toujours une solution, forcément accessible, si facile à obtenir : le crédit est là pour achever de faire de lui un esclave.
Après la chute du mur de Berlin, de grands naïfs – politologues, intellectuels, tous évidemment experts – ont proclamé la fin des idéologies… Qu’est-ce que le libéralisme, sinon une idéologie ? Quelle idéologie, sinon celle d’un pouvoir total qui plante impérialement ses serres dans chaque parcelle de la vie des citoyens ? C’est l’idéologie de la perte du sens, de la vie réduite à l’absurdité de la marchandise. « Aucun appui ne subsiste pour ceux qui n’ont rien que la perte. L’autre discours seul assourdit. Quelque chose plane, de totalitaire. De terrifiant. »(5)
NOTES
(1) Poteaux d’angle, p 21 (NRF/Gallimard, 1981)
(2) Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France, 1978 – 1979, leçon du 24 janvier 1979, p 66 (Seuil/Gallimard, octobre 2004)
(3) O. Bloch et W. von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française (PUF, 1932)
(4) cf Denis Woronoff, La République bourgeoise de Thermidor à Brumaire (1794 – 1799), Nouvelle histoire de la France contemporaine, 3 (Le Seuil, 1972)
(5) Viviane Forrester, L’horreur économique, p 30 (Fayard, 1996)
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